Alias Caracalla, de Daniel Cordier Daniel Cordier, qui fut le secrétaire de Jean Moulin pendant l’Occupation, vient de publier son autobiographie, Alias Caracalla. Un récit de la Résistance au jour le jour, un magnifique portrait de Jean Moulin et du quotidien de ces combattants de la liberté. Dans le landerneau des études sur la Résistance, c’est un micro-événement: Daniel Cordier, 88 ans, fait état de son homosexualité dans un entretien au Monde: « Je ne le cachais pas, je n’en parlais pas. Pour notre génération c’était dur à vivre ». Le monde LGBT ne peut que se féliciter de ce coming-out utile, tant le mythe du pédé nazi et collabo a été fort (il y en a eu, mais on ne parlait jamais des autres). Évidemment, on ne lit plus de la même façon sa magnifique autobiographie. Un pavé de 900 pages qui s’avale d’une traite. Alias Caracalla, c’est l’histoire d’un jeune homme d’une famille bourgeoise et réactionnaire du Sud Ouest. Daniel Cordier est catholique, monarchiste, maurassien, antisémite comme il y en avait tant, mais également fou de Gide, à l’opposé de ses valeurs. Il a 20 ans quand il écoute le discours de Pétain annonçant la capitulation, il n’y voit que traîtrise et s’embarque, avec d’autres jeunes, pour se retrouver avec les premiers Français libres de Grande-Bretagne, qui sont en train de constituer une petite armée. Sous les ordres d’un général surgit d’on ne sait où. Les services secrets le recrutent, le forment, et le voilà parachuté en France. Il n’est plus un soldat mais un espion, passible de mort après toutes les tortures imaginables. Son travail: assister « Rex » (il ne connaitra son vrai nom qu’après la guerre), envoyé lui aussi de Londres pour unifier sous l’autorité du Général de Gaulle les divers réseaux de résistances qui se sont créés en s’ignorant les uns les autres. « Rex » est tellement content de lui qu’il demandera à le garder, ils travailleront conjointement jusqu’à l’arrestation de Jean Moulin.

CHARME DE ROMAN DE CAPE ET D’ÉPÉE
Jean Genet a célébré son attrait pour les Pardaillan, jouant de l’épée dans des chemises en dentelle. Il y a un charme de roman de cape et d’épée dans Alias Caracalla, tous ces jeunes gens bravant la mort et la torture, le sourire aux lèvres. Mais la Résistance que raconte Cordier n’est pas celle des hauts faits. Elle est besogneuse, fastidieuse. Dans Lyon, c’est repérer des boites aux lettres dans lesquelles on peut laisser des messages, et en relever d’autres. Faire des heures de train pour voir quelqu’un cinq minutes, lui donner une enveloppe, repartir. Interdiction de signaler son activité à sa famille, à ses amis (il enfreindra cette consigne). Démarcher les agences de location pour loger tel ou tel. Coder des messages, les décoder, les envoyer en morse par la radio qu’il conserve au-dessus de son armoire, un des moments les plus dangereux: avec leurs voitures gonios les forces d’occupation peuvent localiser les émetteurs. Ce n’est pas la guerre en dentelle. C’est facile aujourd’hui de s’étonner de la façon dont les héros homos de la Résistance n’ont pas pu réagir devant l’homophobie triomphante de la Libération: un Daniel Cordier ne pouvait-il rien faire à l’heure de la loi Mirguet [En 1960, ce député avait fait voter un amendement pour lutter contre l’homosexualité, « un fléau social », NDLR]? Là où le récit de Cordier bascule dans l’épouvantable, c’est quand il nous raconte la force des haines internes entre Français. Dès Londres il y en a pour ne voir en de Gaulle qu’un futur dictateur (qu’il ne fut jamais). En France, sous la botte, certains chefs de réseaux semblent d’abord penser à leur petit pouvoir et craignent une unification qui rognerait leurs prérogatives. Et puis les Américains n’aiment pas de Gaulle et lui préfèrent le général Giraud, plus malléable. Les rencontres entre résistants que décrit Cordier ont parfois
des allures de foire d’empoigne (mettez des monarchistes et des communistes dans la même pièce!). Plus Moulin fait avancer sa mission (unifier la Résistance intérieure contre les Nazis pour pouvoir négocier avec les Alliés), plus certains s’acharnent contre lui… À quelques mètres, derrière ces murs où les chefs de la Résistance se déchirent, parade l’armée allemande. Cela fera réfléchir ceux qui, engagés dans une action quelconque, voient les énergies se perdre dans des luttes intestines.

PORTRAIT SOLAIRE
Le portrait de Jean Moulin que fait Cordier est solaire. Un homme qui use de l’autorité sans en jouir, plein d’humour et de culture. On imagine mal  de Gaulle à Londres visitant une exposition d’art d’avant-garde. Jean Moulin – une de ses identités était celle de galeriste et de peintre – emmène  le jeune Cordier dans les expos, lui fait découvrir tout ce que son admiration pour Maurras lui a fait manquer: Kandinsky, les surréalistes, Picasso… C’est un livre dans le livre, un jeu socratique: comment, plutôt en posant des questions qu’en assénant des vérités, le maître (Cordier l’appelle « patron ») dégrossit le disciple, lui fait découvrir l’art de son temps et l’amène du culte de la force à celui de la concertation démocratique, le dépouille aussi de ses préjugés antisémites. N’a-t-il pas vu tout de suite dans le jeune gandin qui se présente à lui l’homme qu’il pouvait devenir? Cordier nous décrit un Moulin si séduisant (à la hauteur de ces images que conserve l’Ina où on le voit nager) qu’il nous pardonnera d’être à notre tour séduits. Ascendant? Amitié? J’espère que Daniel Cordier ne s’offusquera pas si on lui dit que beaucoup d’amour rayonne de ce livre pour celui dont il conserve toujours une écharpe de cachemire, un cadeau du « patron ». De ces amours surréalistes, pierre philosophale qui change ce qu’elle touche en or.

Alias Caracalla, de Daniel Cordier, Gallimard, 931p., 32€