Christophe Mirambeau s’est immergé dans l’univers pas banal de l’artiste russe provocateur Oleg Kulik, qui a transformé le Châtelet pour une version renversante des Vêpres de la Vierge, de Claudio Monterverdi. Voici sa critique.

Incontournable chef d’œuvre, ou purge monumentale? C’est une question complexe à laquelle il est bien difficile de répondre, même en ayant vu le « spectacle » concocté par le Russe Oleg Kulik.

Spectacle? Cérémonie, plutôt, ainsi que l’artiste plasticien présente l’objet théâtral qu’il a imaginé autour de ces Vêpres de la Vierge. Dès l’entrée du Châtelet, le spectateur est immédiatement plongé dans une atmosphère qui n’a rien à envier à celle des lieux de culte les plus fervents: façade du théâtre habillée de blanc, hall sous-éclairé, adorné de tentures rouges et de vapeurs d’encens, salle de spectacle soudain devenue païenne basilique vouée à un culte nouveau: la « Liturgie spatiale », genre nouveau dont Kulik est l’inventeur – et qu’il souhaite pouvoir développer.

Spatial, voire « space », le spectacle l’est, sans nul doute: l’orchestre joue sur scène, les chanteurs sont disséminés dans les balcons, le chœur est au Paradis, naturellement, au plus près de la Madone. Le maestro Jean-Christophe Spinosi dirige devant un miroir sans tain, face aux spectateurs, son image reflétée pour les musiciens à qui il tourne le dos, tel un officiant, grand prêtre d’un œcuménisme multiconfessionnel postmoderne.

LA PROSE D’OLEG KULIK
Sitôt assis dans les velours du Châtelet, je me plonge dans la lecture du programme, j’explore l’abondante – et passionnante – prose d’Oleg Kulik, assurément un « allumé » de première, un frappadingue à toque fourrée aux défendables thèses, un artiste dont la vie intérieure semble si riche qu’on ne rechignera pas à suivre les pérégrinations de son imaginaire – et ce, sans faire grand cas de la réputation « sulfureuse » qui le poursuit depuis le scandale de la Fiac à l’automne dernier, où l’une de ses œuvres – photographie réjouissante pour les subs et les masters – fut décrochée, sous l’imbécile prétexte qu’elle était une atteinte à la dignité humaine. Le politiquement correct est l’arme bien aimée des crétins.

Et puis le spectacle commence, avec l’apparition du créateur au proscénium. Il vous prend, et l’atmosphère vous emporte. On ne songe même pas à rire – du moins pas plus d’une minute – à l’examen des étranges coiffes à franges des musiciens d’orchestre – concept supra hype du gambiste abat-jour – ni même de l’extravagante intervention d’une comédienne, qui, en guise de prologue à l’oratorio de Monteverdi, hurle son sabir à propos d’un bas malencontreusement filé, avant de quitter le parterre. On accepte ensuite, comme part du jeu, les sonneries de téléphone portable, les bruits urbains, les virgules sonores saugrenues et autres bonzeries musicales commises par le chœur tantrique tibétain Phurpa. La débauche d’effets visuels et d’idées proposées par Kulik séduit, surprend, agace, étonne, ravit et parfois même, transporte. Mais le spectacle apparaît soudain comme une performance, dont la musique de Monteverdi n’est que l’un des accompagnements sonores.

Faut-il s’en plaindre? Ce serait alors négliger l’intelligence du public – car si nous savons qu’il est par essence andouille et moutonnier, il est cependant agréable de lui laisser le bénéfice du doute – qui peut choisir sur quel aspect de la « Liturgie spatiale » il va concentrer son attention. Le visuel ou le musical? D’autant que l’aspect musical de la « cérémonie » est tout aussi soigné et virtuose que sa réalisation visuelle.

IMPECCABLE MUSICALITÉ
Chapeau bas, monsieur Spinosi, vous êtes un grand artiste. Et votre Ensemble Mattheus fait mentir tous les jokes sur les baroqueux – qui passeraient la moitié d’un concert à s’accorder et l’autre moitié à jouer faux – par son impeccable musicalité. Doit-on louer votre adresse à mener cette étrange barque, à maintenir la cohérence musicale et la tenue interprétative de cette œuvre écrite pour le concert? Faut-il dire enfin la supérieure qualité des artistes qui avec vous servent Monteverdi? Plaisir musical suprême que d’entendre si bons chanteurs, stylistes accomplis, musiciens raffinés, habiles et suffisamment souples pour se livrer aux fulgurances Kulikiennes sans jamais brûler leurs ailes – un magnifique octuor. Une équipe qu’on n’a pu remercier de nos applaudissements à la fin du spectacle. Mais Kulik avait prévenu: pas d’applaudissements après une cérémonie…

Alors, purge ou chef d’œuvre? Dispendieuse imposture ou acte de création contemporaine? Je me suis longtemps posé la question avant d’écrire cet article. Ai-je un avis définitif? Assurément non, tant l’expérience était troublante et neuve. Mais j’eusse souhaité une création musicale tout aussi contemporaine que l’objet spectaculaire inventé par Kulik. Qui aurait évité que d’aucuns imaginent ce spectacle dont Monteverdi est l’alibi comme un immense foutage de gueule.

Christophe Mirambeau

Photo DR

Vespro della Beata Vergine, de Claudio Monteverdi. Direction musicale Jean-Christophe Spinosi, mise en scène, conception visuelle et costumes Oleg Kulik, jusqu’au 29 janvier, au théâtre du Châtelet. Renseignements sur www.chatelet-theatre.com