Dominique Chaudey est l'ancien rédacteur en chef adjoint de Têtu. Il y a quelques mois, il a décidé de tout quitter — son pays, son job, ses amis — pour s'installer à Valencia, en Espagne, où l'attendent une nouvelle vie… et un nouvel amour. Pour Yagg, il a accepté de tenir la chronique de cette nouvelle expérience, où les notes personnelles côtoient les réflexions de journaliste. Et vice-versa.

Voici le troisième épisode où il est question de mères et de grands-mères intraitables et magnifiques…

"España, te quiero", par Dominique Chaudey (épisode 3)
Le moment de la semaine que je préfère est le samedi matin quand je vais faire mes courses au Mercadona du coin. C’est la jogging-abuela party! Partout dans le supermarché, des couples improbables déambulent derrière des caddies pleins à craquer. Et ces couples ont  toujours le même profil: une grand-mère, una abuela, qui parle très fort et un mec en jogging beaucoup plus jeune qu’elle.

Information prise auprès de mon Javier: c’est la crise. Est-ce que les mamies font les courses de leur progéniture pour les aider en cette période cataclysmique en Espagne? Ou bien est-ce que les jeunes bombasses en chandal donnent un coup de main à leur grand-mère? Je n’ai pas vraiment de réponse. Les Espagnols vivent de plus en plus tard chez leurs parents, effet Tanguy assuré, c’est un fait. Mais de là à envahir les rues de Valencia le samedi…

Oublions le côté socio-économique pour observer ces couples incroyables. L’Espagnol est macho. C’est certain, le mot a été inventé pour lui. Il bombe le torse, hausse la voix, parle avec les mains sauf… devant sa mère! C’est elle qui mène la danse. Un mot de trop? Une vulgarité? Et clac! Une gifle. Devant tout le monde, peu importe. Et qu’ils n’osent même pas répondre, ils s’en reprennent une. Elles sont démentes, les abuelas. Elles sont petites, brushing impeccable, sac à main greffé au bras. Elles poussent du coude pour passer devant tout le monde dans les queues. Je les adore. Elles sont toujours fières de m’annoncer qu’elles ont 72 ans et qu’elles ont une pêche d’enfer, devant leur fils, toujours une bombasse sublime, genre joueur de football latin qui sent l’après-rasage un peu cheap. Ce dernier me lance systématiquement un regard, tête baissée, qui me dit: "Lo siento, j’arrive pas à la tenir. Elle est incontrôlable!"

Mais le mieux, il n’y a pas photo, c’est lorsque je croise un gay avec sa mère au rayon queso ou celui du jamón. En jogging toujours (de marque, quand même), faut faire "jules" devant mama! Les claques volent toujours autant… Mais on sent une complicité plus grande. Les coups de coude lorsque le couple rencontre un autre couple du même troisième type. Ou pire, lorsqu’une abuela-bear fait les gros yeux à son fils-nounours lorsqu’il a le malheur de regarder d’une manière un peu trop gourmande MON boucher. Et je ne parle même pas de la abuela-folle qui demande des conseils à son fils-coiffeuse devant les laques ou les teintures! Elles sont trop contentes les mamies: aucune Carmen ne viendra leur piquer leur fils. Ils sont à elles seules, et elles le montrent. Même à la sortie de la messe où elles traînent leurs oisillons. Dépités qu’ils sont.

On parle beaucoup de la tolérance espagnole vis-à-vis des homosexuels. Je suis persuadé qu’elle passe par ces abuelas qui mènent le pays à la baguette. Sinon le pays, au moins leur famille. J’ai passé les fêtes avec la famille de mon Javier. Et donc avec sa mère. Il déteste le jogging certes, mais lorsque Rosenda (c’est sa mère) ouvre la bouche, il l’écoute et ne moufte pas… Et bizarrement, moi non plus!
Et je ne peux pas m’empêcher de penser à la mamie qu’on voit dans plein de films d’Almodóvar: Kika, Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça?, Attache-moi!… Francisca Caballero! Elle est trop drôle. Je me repasse en boucle la scène où elle présente le journal télévisé dans Femmes au bord de la crise de nerfs. Au fait, la Francisca en question est la mère du petit Pedro… Almodóvar !

Prochainement: Pourquoi les magazines people français sont devenus fadasses pour moi.

Conseil du jour pour jouer à l'Espagnol: Tes polos Fred Perry tu retourneras avant de les pendre pour les faire sécher, le soleil espagnol brûle les couleurs!

Dominique Chaudey

Lire aussi l'épisode 1 et l'épisode 2.