"Homosexualité: est-ce un genre à part?". Tel est le titre de la conférence d'un nouveau cycle proposé par le magazine L'Histoire et la BNF et consacré à "l'histoire du genre". De grands historiens invitent les auditeurs à un voyage qui mêle l'intime et les constructions sociales. Premiers invités, pour parler d'homosexualité, des temps anciens aux gays et aux lesbiennes d'aujourd'hui, Florence Tamagne, historienne spécialiste de l'histoire du genre, et Maurice Sartre, spécialiste de l'histoire du monde grec et du monde romain oriental. Tous deux ont répondu aux questions de Yagg.

Florence Tamagne, maître de conférences à l'université Lille-III, a beaucoup écrit sur le genre. Sa thèse de doctorat était une étude comparative sur l’homosexualité féminine et masculine durant l’entre-deux-guerres. Publiée en 2000, sous le titre Histoire de l’homosexualité en Europe (Berlin, Londres, Paris, 1919-1939) aux Éditions du Seuil, ce fut la première thèse française d’histoire contemporaine sur l’homosexualité . Elle a également publié en 2001 Mauvais genre? Une histoire des représentations de l’homosexualité (La Martinière).

Entre monde grec et monde gay et lesbien contemporain, ces deux historiens vont nous faire partager leur vision, et leur dialogue s'annonce passionnant. Pour Yagg, ils ont tous les deux levé un peu le voile sur leur présentation.

Vous inaugurez un cycle de conférences consacré au genre. Le choix  
de l'homosexualité s'est-il imposé d'emblée?
Maurice Sartre: C'est le magazine L'Histoire qui a choisi le thème de la conférence et son titre, dans le cadre de son cycle sur l'histoire du genre, inauguré en novembre dernier par une rencontre entre Michelle Perrot et Françoise Héritier sur le thème «Le féminin, naissance d'un genre». Et je ne sais rien refuser à L'Histoire! Le magazine avait consacré, il y a dix ans, un dossier pionnier à l'homosexualité, qui est devenue dans les dernières décennies un objet d'histoire à part entière.


Florence Tamagne: Il me semble qu’il était indispensable que l’une des conférences aborde le thème de l’homosexualité, ne serait-ce que parce que l’histoire du genre et l’histoire des homosexualités sont étroitement liées. Par ailleurs, cela me semble une bonne opportunité pour combattre certains stéréotypes qui restent encore très ancrés. On le voit bien lors des débats sur le mariage ou l’homoparentalité. De ce point de vue, l’historien-ne a un rôle à jouer: l’homophobie se nourrit de l’ignorance. En offrant des clés de compréhension du passé, on peut aider à déconstruire les discours du présent.

Vous posez la question: "Homosexualité: est-ce un genre à part?". Sans trop dévoiler votre présentation, quel est votre avis sur cette question?
FT: Une fois encore, il ne s’agit pas là de mon propre questionnement. Néanmoins, si le titre peut, au premier abord, surprendre, puisqu’il semble confondre genre et sexualités, il pose à mon sens deux questions essentielles, que j’essaierai d’aborder lors de la conférence. D’abord, depuis le XIXe siècle, l’homosexualité a été fréquemment définie en terme de genre: l’homosexuel est pensé, par le discours médical, mais aussi par les observateurs de l’époque (police, juges, presse, opinion publique en général) comme efféminé. La lesbienne, de la même façon, est aussi catégorisée en fonction de son genre: les médecins distinguent la "vraie" lesbienne, masculine, de la "pseudo-lesbienne" qui aurait été séduite. En même temps, certaines figures comme la folle ou la butch, qui revendiquent ces stéréotypes pour mieux les subvertir, ont souvent été mal vues au sein même de la communauté homosexuelle. Un autre aspect de la question, tout aussi essentiel est celui de l’exclusion. En effet, c’est parce que l’on considère qu’ils remettent en cause les normes de sexe et de genre que les homosexuel-le-s ont été l’objet de discriminations jusqu’à aujourd’hui et ont donc souvent été catégorisés comme des êtres "à part", monstrueux, criminels, ou pervers.

MS: Pour les Grecs, l'homosexualité n'existe pas en soi et il ne saurait s'agir d'un mode de vie; c'est une attitude passagère qui doit obéir à des codes précis, notamment dans le cadre de l'adolescence et des rites qui en marquent l'achèvement. Les relations homosexuelles, y compris dans leur dimension strictement sexuelle, répondent à des normes sociales où la part du désir individuel n'a pas grand-chose à voir (ce qui 
n'interdit pas qu'il existe). Mais les Grecs considèrent aussi certaines relations homosexuelles comme une perversion, celles par exemple qu'un homme libre entretiendrait avec un esclave et où il aurait un rôle passif. Ainsi les Athéniens raillent volontiers les efféminés et condamnent sans état d'âme les prostitués mâles qui seraient des hommes libres.


Faites-vous une distinction entre homosexualité masculine et homosexualité féminine dans la réflexion sur le genre?
FT: Tout à fait. C’est essentiel notamment dans le domaine législatif puisque les lesbiennes sont beaucoup moins souvent visées par les lois antihomosexuelles que les gays. Cela s’explique, entre autres, par l’invisibilisation beaucoup plus grande dont souffrent les femmes homosexuelles, encore aujourd’hui. Il faut aussi souligner que si gays et lesbiennes ont partagé des combats communs, par exemple sur le sida, des tensions ont traversé les deux communautés et que des divergences peuvent persister, en terme de stratégies ou de modes de vie.

MS: Oui, les Grecs établissent une différence entre homosexualité masculine et homosexualité féminine, à savoir que la seconde n'a jamais de légitimité sociale, alors que la première en a une, dans des cadres fixés
 par la cité, les rites initiatiques liés à la fin de l'adolescence en particulier.

Propos recueillis par Christophe Martet

Photo "Faune de Barberini", Pergamon Museum, Berlin (DR)

"Homosexualité : est-ce un genre à part ?", avec Florence Tamagne et Maurice Sartre, le mardi 20 janvier, de 18h30 à 20 heures, à la BNF, site François-Mitterrand, Grand auditorium, entrée libre.