Patachou – Chanson d'Irma La Douce
envoyé par bisonravi1987
S’il voulait réconcilier la France des yéyés avec celle de la bonne chanson, Nicolas Sarkozy ne s'y serait pas mieux pris: le "palmarès" de la Légion d'honneur du 1er janvier a notamment distingué pour le show-biz Sylvie Vartan et Didier Barbelivien aux côtés de Patachou. Retour sur l'itinéraire incroyable de cette artiste.

Même si Patachou (née Henriette Ragon) est plus distinguée en raison de ses qualités de comédienne que pour son art de chanteuse, et pour nous montrer constructifs, saluons cette promotion d’une interprète qui règne sur nos cœurs. Patachou, c’est une histoire singulière dans la chanson. À la fin des années des 50, avec son mari résistant Jean Billon, elle investit une pâtisserie à Montmartre pour en faire un cabaret. C'est de là qu'elle tire son surnom. Mais avant d’être tenancière, elle avait travaillé chez un éditeur de chanson, sa passion. Un jour, les clients lui demande de chanter. Et très vite son cabaret devient un des plus courus de Paris; elle invente un gag: couper la cravate de ceux qui chantent mal. Un soir, Maurice Chevalier est de passage, subjugué il l’emmène avec lui, et Patachou, qui a commencé à chanter en public à 30 ans, débute sur les chapeaux de roue une carrière internationale. Elle chante en français et en anglais à Broadway, puis dans tous les États-Unis et au Canada. Pendant des années, elle sera l’invitée du Ed Sullivan Show. Après avoir divorcé de Jean Billon (père de son fils Jean), elle épousera plus tard l’imprésario américain Arthur Lesser.

LA GOUAILLE FAUBOURIENNE
Avec son intelligence, ses connaissances du monde de la chanson, elle n’a pas de mal à se créer un répertoire original, mais elle sait aussi s’attribuer des chansons qu’on croyait à jamais marquées par d’autres, Mon homme, de Mistinguett ou d’autres de Piaf. Elle sait user de la gouaille faubourienne, renouvelant le style réaliste, mais elle peut aussi être d’une distinction rare (Vos yeux couleurs cachou)…
Elle présente dans son cabaret un escogriffe à moustache qui lui a apporté des chansons, elle lui a dit "Celles-ci, je les chante, celle-là, ce sera vous". Georges Brassens fait ses premiers pas sur scène. Tous les deux ont des amours officielles, elle ironise que leurs amours «officieuses» furent parfumées du fait qu’ils vivaient ça en se cachant. Elle est la seule pour qui Brassens a écrit une chanson: Le Bricoleur. On a oublié que c’est par la voix de Patachou que les premières chansons de Brassens se sont faites connaître, dans des interprétations sublimes. L’art de Patachou est tellement fait de demi teintes, d’intimité et de justesse (nappées de beaucoup d’audace) qu’on ose à peine employer des superlatifs, mais écoutez par exemple les interprétations qu’elle a fait de Bruant, un auteur si difficile où l’ornière de la vulgarité est si vite franchie… Écoutez son À Mazas, la lettre d’un cambrioleur à sa gigolette pour lui demander d’aller voir "ses vieux"… Elle y est déchirante.

"LA BANDE À VECCHIALI"
La mode du yéyé annonçait la grande déconfiture médiatique de la chanson. Patachou aura eu l’intelligence de ne pas lutter contre ce tsunami, qui en annonçait d’autres. Elle partit chanter à l’étranger, se replia vers des cabarets de qualité. Elle qui avait dédaigné les propositions d’Hollywood s’investit dans une carrière de comédienne au théâtre et au cinéma, en choisissant ses rôles avec autant d’intelligence qu’elle choisissait ses chansons, intégrant "la bande à Vecchiali". Ne craignant pas les rôles où elle se confronte à la problématique du VIH. On la voit ainsi jouer Mathilde, formidable grand-mère dans Drôle de
Félix
(2000), de Ducastel et Martineau. Regardez-là
aussi dans La Sirène, l'un des scénarios contre le virus produit par
le Crips. Elle y est drôlissime. Et ceux qui l’ont approchée savent que la crise du sida la trouva aux côtés de ses amis gays.

Patachou, à 90 ans, promue officier de la Légion d’honneur… Là n'est peut-être pas l'essentiel, même si on se dit qu’elle le mérite plus que d’autres, elle qui a fait rayonner le meilleur de notre chanson dans le monde, elle qui est un bel exemple de courage, elle qui imposa une silhouette de femme de tête et de cœur, elle qui n’avait pas grand-chose à à voir avec les ravissantes idiotes. Elle que nous aimons à jamais.

Hélène Hazera