Il y a deux jours, dans sa revue de web, Yagg évoquait un article du Times sur l'homosexualité de Tintin, dont on fête les 80 ans ce week-end. C'était un article parfait pour une revue de web, très "tongue-in-cheek", comme disent les Anglais, à prendre au 78ème degré. Mais il semblerait que certains tintinophiles aient bien du mal à comprendre l'humour anglais, ou à admettre que leur idole puisse avoir une sexualité.

L'auteur de cet article drôle et bien écrit est Matthew Parris, journaliste spécialisé dans la politique et le tourisme, ancien parlementaire du Parti conservateur, ouvertement gay. Habitué des polémiques (il a, à une époque, suggéré dans un article que l'on tende des pièges aux cyclistes, avant de présenter des excuses parce que son second degré n'avait pas été compris), il a donc pris ses précautions dans Of course Tintin's gay. Ask Snowy (Bien sûr Tintin est gay. Demandez à Milou), le texte publié sur le site du Times le 7 janvier, et étayé sa théorie d'arguments nombreux et plus ou moins capillotractés: Tintin ne parle jamais de ses parents et a été scout; il promet à son rédacteur en chef, qui l'envoie pour la première fois en reportage, de lui envoyer des cartes postales et de lui rapporter vodka et caviar; pour un journaliste, il écrit peu d'articles et est donc plus probablement un espion, et il est bien connu que les gays sont très attirés par les services secrets; il vit avec le capitaine Haddock et n'est entouré que d'hommes, ou presque, à l'exception notable de la Castafiore, que Parris qualifie de fille à pédés (fag-hag). Et de 1929 à 1983, il n'a pas vieilli d'un cheveu, certainement parce qu'il hydrate bien sa peau et que les homos vieillissent mieux que les autres de toute façon.

Sur le site du Times, l'article est suivi de plusieurs rumeurs autour de personnages de bédés ou de romans, avec l'avis d'un autre chroniqueur du Times, Hugo Rifkind, sur leur véracité. Deux exemples: Astérix et Obélix sont-ils gays aussi? Claude du Club des Cinq (George dans la version originale) est-elle lesbienne?

UNE POLÉMIQUE STÉRILE
Et pourtant, la polémique est là. D'abord dans les commentaires, évidemment, mais aussi dans des médias aussi sérieux que Le Figaro, Les Échos ou France Info. Et là, on ne comprend plus. On nous parle de récupération par la communauté gay, et Le Figaro a même mis à contribution le psychiatre Serge Tisseron, dont on se demande ce qu'il vient faire dans cette galère, même s'il aime Tintin. Il est à noter, au passage, que les commentaires sur le site du Figaro sont beaucoup moins homophobes que ce à quoi les internautes du site (ainsi que ceux d'autres quotidiens nationaux, d'ailleurs) nous ont habitués, et se focalisent surtout sur une formule (malheureuse?) de Serge Tisseron, qui affirme que "l'homosexualité, c'est le choix d'une pratique sexuelle explicite", alors que Tintin est certainement asexué.

Un peu d'humour, que diable! Les Français seraient-ils incapables de comprendre l'humour british? Ou les hétéros l'humour gay? Finalement, le seul à prendre les choses avec le recul nécessaire était Bob Garcia, tintinophile émérite invité de David Abiker ce matin sur France Info (la chronique peut être écoutée sur le site de France Info) aux côtés de Frédéric Martel (mais pourquoi?!). L'écrivain a rappelé que plus de 300 livres décryptaient l'œuvre d'Hergé, ce qu'il a voulu dire par telle ou telle phrase, ce que représente tel personnage etc., et qu'il est donc logique que certains se penchent sur la sexualité— et, partant, sur l'éventuelle homosexualité— du reporter belge.

Bref, beaucoup de bruit pour rien. À croire que l'actualité internationale n'est pas assez riche pour occuper les rédactions. Mais si vraiment Tintin vous intéresse, quelle que soit sa sexualité, Yagg vous conseille une visite au Centre Belge de la Bande Dessinée, à Bruxelles. Sans oublier le tournage de l'adaptation cinématographique sur laquelle planche Steven Spielberg. Et juste pour le fun, Yagg vous propose deux parodies de Tintin en vidéo, l'une animée (ci-dessus), l'autre complètement déjantée, en espagnol (ci-dessous).

Judith Silberfeld