C'est la dernière aujourd’hui du nouveau show de Liza Minnelli au Palace Theatre, à Broadway. Vous n'avez pas le temps d'attraper le prochain vol pour New York? Qu'à cela ne tienne. Christophe Mirambeau assistait samedi soir au spectacle pour Yagg et en est ressorti époustouflé.

Inratable. Son visage s’étale sur dix mètres de façade en plein Time Square. Miss Minnelli triomphe au Palace Theatre, et toute la ville le sait. Soixante-cinq ans et (presque) toutes ses dents, la gloire de Cabaret brûle les planches qu’elle foule — et ce n’est pas son souffle désormais bien court qui pourrait en éteindre l’incendie.

La magie est là. Tant dans la salle que sur scène. Dois-je vraiment vous renseigner sur le pourcentage de folles de Broadway — dont votre serviteur — au centimètre carré de fauteuils rouges? Á peine assis, ce ne sont plus que fans hurlants et dégoulinants d’amour pour leur star favorite. « We love you Liza ! », « Liza, you’re the best ! », hurlent-ils entre les chansons, comme au bon vieux temps d'un Judy [Garland] au Palace (pour sûr — question de culture et de fan attitude — il connaissent la VHS par cœur).

Les bruits courent de fan en fan: Liza changerait cinq fois de costume (à vrai dire, "seulement" quatre), elle porterait une robe rouge, sa couleur fétiche, mais aussi sa fameuse tunique en lamé… et blablabla. La ruche bruisse. On s’épie, on se questionne discrètement — c’est à qui lui lancera le plus gros ou le plus beau bouquet aux saluts… blablabla encore.

Et puis soudain, résonne le premier accord de l’orchestre, "La" Minnelli — elle est de celles qui conserveront ad vitam leur déterminant majusculé — paraît de dos dans un écrin de lumière, tandis que ses 17 musiciens trompettent le thème de Cabaret. Et celle qui très vite sait donner au public l’envie de ne l’appeler que Liza enchaîne tube sur tube, plaisante sur son verre plein… d’eau ou son ex-mari gay, chauffe sa voix accompagnée d’un band dont le joyau est le merveilleux Billy Stritch, pianiste-chanteur au sommet de son art. Liza sussure et swingue Teach Me Tonight, s’étouffe sur If — une drôlissime chanson à texte redoutablement difficile signée de Betty Comden et Adolph Green, les auteurs de On The Town, Singin’ In The Rain, et cent autre fameux Broadway et Hollywood musicals — et fait un clin d’œil à son public gay avec la version américaine du Comme ils disent d’Aznavour. Les Carolines et les Ginettes locales retiennent leur souffle et préparent leur mouchoir. What Makes a Man a Man? mélodramatise La Minnelli, tragédienne-express (c’est à ce moment-là que mon ravissant voisin de droite répond à la question d’un délicieux clin d’œil). Un épatant Palace Medley marque la fin du premier acte.

Entracte. Quinze minutes, c’est bien peu pour se ruiner. Et pourtant. Scrapbooks, tee-shirts, programme et disque du show, magnets, casquette… c’est les bras chargés d’un beau sac plastique griffé "Liza at the Palace" que je regagne mon siège pour un éblouissant acte deux. Puisque la critique compare méchamment les agitations de la dame au trafic new-yorkais, ma foi, j’en reprendrais bien pour un ou deux embouteillages supplémentaires. Le rideau s’ouvre sur un quatuor de garçons — superbes, cela va sans dire — qui participent à l’hommage de Liza à sa marraine, la célèbre Kay Thompson [ici dans Funny Face]. Une artiste fantasque qui écuma le show-business d’Hollywood à Broadway, tâtant de la plume avec talent. Une marraine spécialement choisie par Judy Garland et Vincente Minnelli pour veiller sur la gamine avant même sa naissance. Liza joue son personnage, invente des histoires apocryphes et prétendument autobiographiques (quelques sources proche du spectacle m’ont renseigné: pas une seule des anecdotes "personnelles" rapportées par la star ne serait exacte).

Dès lors, Liza et ses boys explorent le répertoire swing de Kay Thompson; le show se transforme en un étalage de jeunesse et de virtuosité, Liza retrouve ses vingt ans, le velours de sa voix et ses aigus puissants presque arrachés; elle crépite d’énergie, de générosité, de plaisir et confirme ce qui sourdait depuis le début du spectacle: elle joue ici sa vie. "Tenir le show" jusqu’à la fin, sans faillir, sans faiblir, semble être le challenge qu’elle s’est imposé, faisant fi de sa voix désormais abimée, de son absence de souffle et de timbre dans le médium, de ses hanches trop lourdes et de ses cuisses de sexagénaire. La jambe alerte — galbée de fine résille jusqu’à la taille — Liza se donne et même se régénère, avec la complicité de ses featured artists et de son ami Billy Stritch, dans un inoubliable maelström qui culmine en un New York, New York sincère et généreux.

Pantelante, exsangue, Liza quitte la scène aux bras de Billy Stritch pour agoniser quelques secondes en coulisse avant de réapparaître pour un ultime numéro — qui se veut un au revoir (I’ll be seeing you) et sonne pourtant comme un adieu.

Et si Liza at the Palace s’avérait avoir été son dernier grand spectacle, on s’en souviendra comme du show qui fit définitivement accéder Liza Minnelli au rang de dernier monstre sacré.

Christophe Mirambeau