C'est
sa femme, Antonia Fraser, qui a annoncé hier, jeudi 25 décembre, la
mort du dramaturge anglais et prix Nobel de littérature 2005, Harold
Pinter, à l'âge de 78 ans. La spécialité de Pinter: les histoires où
"une personne s'embarque bêtement dans une situation qu'elle ne sera
pas capable de comprendre, de gérer ou de fuir", écrivait en octobre
dernier le Times, dans une critique de No Man's Land, reprise à Londres dans une mise en scène qui assumait pleinement les sous-entendus gays de la pièce. Sa marque de fabrique: les rapports ambigus entre les personnages masculins. Le film The Servant, de Joseph Losey, en est un exemple parfait. Harold Pinter écrivit le scénario, d'après une nouvelle de l'écrivain homosexuel Robin Maugham. The Servant (1963)
met en scène les rapports de domination du "couple" joué par Dirk
Bogarde, un valet manipulateur, et son jeune maître, Tony (James Fox).
La collaboration avec Joseph Losey ne s'arrête pas là. En 1965 sort Modesty Blaise, toujours avec Dirk Bogarde, décrit par Didier Roth-Bettoni dans son Homosexualité au cinéma comme "une pochade au camp délibérement assumé", dont Yagg vous propose un extrait (vidéo ci-dessus).

Harold_pinter
Vient ensuite en 1970 The Go-Between, avec Julie Christie et Alan Bates. Le même Alan Bates que l'on retrouve, très porté sur le cuir, dans The Caretaker, de Clive Donner, ou en bisexuel dans Butley, réalisé par Harold Pinter lui-même en 1974. Quelques années plus tard, Michael Apted adapte, pour la télévision, The Collection
que Pinter a écrit en 1961— avec Alan Bates (James) à nouveau, Helen
Mirren (Stella), Laurence Olivier (Harry) et Malcolm McDowell (Bill).
Toute l'intrigue tourne autour d'une question: Bill a-t-il trompé Harry
avec Stella, l'épouse de James? James veut rencontrer celui qui l'a
fait cocu, et une relation singulière s'installe entre les deux hommes.

N'oublions pas non plus Étrange séduction, de Paul
Schrader (1991), avec Christophe Walken en propriétaire d'un bar gay,
marié à Helen Mirren, "fasciné par la plastique de Ruppert Everett (et
accessoirement, par celle de son épouse) qu'il vampirisera à sa
manière", écrit Didier Roth-Bettoni.

Si l'homosexualité, vécue ou
supposée, tient une place relativement importante dans l'œuvre de
Harold Pinter, auteur de 29 pièces de théâtre et de 26 scénarios (dont
l'un sur Proust, qui n'a jamais été réalisé), elle n'en est néanmoins
pas le cœur. L'ambiguïté des rapports humains fait penser à celle des
collèges anglais, avec leur huis-clos, leur monde exclusivement
masculin, la fine frontière entre amour et haine.

Ce regard très
acerbe sur la société, Harold Pinter l'a aussi mis au service de ses
idées. Objecteur de conscience à 18 ans, il se dresse ensuite contre
l'establishment, dans les années 50, avec le mouvement des Angry Young
Men, ces "jeunes hommes en colère" qu'étaient Joe Orton (Prick Up Your Ears)
ou Edward Bond. Il milite activement contre le nucléaire, contre
l'apartheid, contre la torture, puis, plus tard, pour un procès
équitable pour Slobodan Milošević ou contre les deux guerres en Irak.

Christophe Martet et Judith Silberfeld