Qui me délivrera,
un hymne lesbien des années 50.

Rescapée de la vague éro-libertaire des années 70, Hélène Hazera est productrice à France Culture pour l'émission Chanson Boum! consacrée à la chanson francophone, après avoir été 20 ans journaliste à Libération (Mlle HH 007). Elle milite pour les droits des trans et la lutte contre le sida. Dans une série de chroniques pour Yagg, Hélène propose trois portraits de femmes artistes, de Nicole Louvier, première femme auteure compositrice interprète à Marion Rouxin, qui sort son troisième album, en passant par Catherine Sauvage, qui dix ans après sa mort, revit grâce au DVD.
Aujourd'hui, premier épisode, Nicole Louvier.

Nicole Louvier (1933-2003) :  Un diamant ré-exhumé

C’est une heureuse initiative d’ILD, une petite maison spécialisée dans la rééditions: les chansons de Nicole Louvier sont enfin dans le commerce. Nicole Louvier, ce nom ne vous dit pas grand chose? Ses disques n’étaient pas réédités, pas plus que ses poésies ou ses romans. Pour les encyclopédies de la Chanson, elle était la première femme à s’être produite sur scène avec un répertoire écrit entièrement de ses mains: la première femme auteure compositrice interprète. Elle a ainsi ouvert le chemin à Anne Sylvestre, qui lui a toujours rendu hommage, à Barbara, que Nicole poussa à écrire. À d’autres qui aujourd’hui ne la connaissent pas. À une époque, les années 50, où les jeunes, et encore moins les jeunes femmes, n’avaient pas leur place sur scène, Nicole Louvier a débuté mineure dans les cabarets de Saint-Germain-des-Prés, à la Rose rouge, imposant la poésie limpide de ses chansons, son physique dérangeant pour l’époque (on donnait  plutôt dans les beautés mammaires); en pleine homophobie triomphante, elle ne craignait pas de chanter les amours au féminin ("Tu es souverainement belle"), d'ajouter des "e" muets qui transforme un "bel inconnu" en "belle inconnu-e".

Le scandale de Nicole Louvier, c’est que la soif de pureté qui l’habite (d’origine juive polonaise, elle a été marquée par son enfance d’enfant cachée) et le classicisme de son écriture désamorcent tout ce qui pourrait prêter le flan à la gaudriole dans ses chansons. Le scandale, c’est qu’il n’y a rien de
scandaleux dans Qui me délivrera ("de ton corps de tes doigts de ta bouche"), bouleversant hymne saphique (un journaliste la qualifie de "chanteuse grecque") où seul l’amour et sa dépendance existent: une chanteuse hétérote entre toutes, Lucienne Delyle, pourra l’enregistrer, version jazzy avec trompette lancinante, comme elle a enregistré Mon petit copain perdu ("Nous serons deux pages/ du Moyen âge") sans comprendre sans doute les tenants et aboutissements de ce qu’elle chantait.

La facture des chansons de Nicole est très en avance: parfois elle laisse tomber la rime, parfois du refrain au couplet, elle bascule d’un univers à un autre, comme dans un rêve. Et la femme qu’elle chante est à mille lieux des "Je me ferais teindre en blonde/ Si tu me le demandais" exaltés par Piaf. Nicole prend un ton grave et serein pour chanter "Dormez bonne gens, aujourd’hui le veilleur est une femme". Cette revendication féministe mettra plus de 20 ans à s’exprimer dans la chanson…

Nicole Louvier écrit aussi des romans. Qui qu’en grogne, publié aux éditions La Table Ronde, est un ravissant chassé-croisé de marivaudage entre jeunes filles. On est bien loin des amours lesbiennes pour vieux cochon. La jeunesse se reconnaît en elle— elle est si différente—, mais pas le métier. On va lui inventer de pâles copies (la charmante Marie-Josée Neuville), on va peu à peu la mettre en marge. Pour arranger le tout, elle publie un roman, Les Marchands, dans lequel elle raconte les petites magouilles qui s’abattent sur une jeune fille qui n’a que sa guitare et ses chansons. Un des personnages-clef de cette fable moderne n’est autre que Jacques Canetti, l’homme le plus puissant de la chanson: il est le patron de Philips, il possède Les Trois Baudets, il organise des tournées, il a Vian, Brassens, Félix Leclerc à son catalogue…Dans le roman, il va faire exclure la jeune chanteuse des cabarets car il veut la racheter au plus bas.

Après un prix important, le prix Paul Gilson, Nicole Louvier se retire du monde du spectacle et part s’installer avec sa compagne dans un kibboutz: elle traduit des poètes hébreux en français, elle poursuit, seule, une œuvre poétique qu’on découvrira peut-être un jour. Elle passe sa vie entre Israël et la France,
ne pouvant se passer ni de l'un ni de l'autre.

Au début des années 90, avec la plasticienne Raymonde Couvreu, je suis allée la filmer chez elle, quelques années avant sa mort. J’ai été impressionnée par la limpidité de son verbe. Elle replaçait volontiers son parcours dans la misogynie des années 50 où il n’y avait pas de place pour une femme sans homme. Elle parlait surtout de sa judéité, des cauchemars de son enfance sous l’occupation, quand elle devait se cacher. Elle n’était pas dupe des raisons qui on fait qu’une des meilleures plumes, une des plus singulières des années 50, ait été écartée du métier: "Ils disait de moi, me confia-t-elle lors d'un entretien, elle est jolie Nicole, dommage qu’elle soit pour les femmes".

Hélène Hazera
Nicole Louvier, …et ses Chansons, ILD.
Un site non officiel, pieux et documenté, www.nicole-louvier.net, conçu à la mémoire de Nicole Louvier, femme libre, poète, musicienne, chanteuse et romancière.