Le 18 décembre dernier, un énoncé conjoint réaffirmant l'universalité des droits humains et appelant à la dépénalisation de l'homosexualité et de l'identité de genre a été lu devant l'Assemblée générale des Nations unies.

Philippe Colomb (photo, au dernier rang, troisième en partant de la droite) y était, il représentait l'Interassociative lesbienne, gaie, bi et trans (Inter-LGBT). Pour Yagg, il raconte. Un témoignage exceptionnel.

Mercredi 17 décembre 2008, 4:00 pm
825 Third Avenue, New York

Arrivé dans l'après-midi et en retard à New York, à peine le temps de passer à l'hôtel, je pars immédiatement pour une réunion à la représentation permanente de la Norvège auprès de l'ONU. Rendez-vous au 39e étage d'un building de la 3e Avenue. C'est clair, on n'est pas dans les bricolages habituels de la militance LGBT sans le sou: ici, on est dans le diplomatique, dans le très haut de gamme, vigile à l’entrée et petits fours. L'ambassadeur ouvre la réunion. Autour de la table, tou-te-s les "big players" du dossier "déclaration sur la dépénalisation à l'ONU": Human Rights Watch (HRW), Amnesty International, Idaho, Ilga, ARC International etc. Cette coalition informelle qui s'était formée en 2001 autour de la "résolution brésilienne" a été la cheville ouvrière de la chasse aux signatures. L'atmosphère est à la fois studieuse et légèrement euphorique: demain, la déclaration sera lue devant l'Assemblée générale. Finalement, tout s'est fait très vite, en seulement quelques mois depuis l’annonce officielle le 17 mai 2008, et tout le monde est un peu étonné que l'on soit déjà à la veille de ce qu'il faut bien considérer comme un petit événement historique pour le monde LGBT. On sent une excitation teintée d'inquiétude. Les négociations continuent encore, tout semble devoir se négocier jusqu'au dernier moment: quel pays lira la déclaration? Les adversaires utiliseront-ils des règles de procédure pour empêcher la lecture publique? On sait qu'il y aura une contre-déclaration, une copie de son texte circule. Combien y aura-t-il finalement de signataires à notre déclaration? De nouveaux pays se déclarent encore. Certains retirent leur signature. La liste évolue sans cesse. On parle ce soir de 64 signataires, un excellent chiffre par rapport à l’objectif de départ. Demain, c'est le grand jour.

Mercredi 17 décembre 2008, 6:00 pm
208 W 13th Street, New York

Après une petite collation, toute la petite bande saute dans des taxis pour descendre à Greenwich Village. Human Rights Watch a profité de l’événement et de la publication d’un nouveau rapport pour organiser un débat public au Centre communautaire LGBT. Excellente occasion de sortir du petit monde feutré de la diplomatie onusienne. Le public est là, divers et attentif. La discussion porte sur l’utilité réelle pour les militant-e-s du "global South" d’une déclaration à l’ONU, sur le rôle des religions dans la légitimation de l’homophobie et, éventuellement, dans la lutte contre l’homophobie, des stratégies à venir. Scott Long, le directeur du programme LGBT de Human Rights Watch, passe la parole aux militant-e-s venu-e-s du Nigeria, du Pérou, du Burundi, du Brésil, d’Ukraine et d’Argentine. Les échanges sont sans réelle surprise mais pédagogiques et chaleureux. Pour la coalition, la soirée se finit autour d’un verre. On parle beaucoup du Vatican et de son changement de position. Certain-e-s sont là depuis une semaine. Ils et elles ont passé des heures à essayer d’obtenir une ou deux signatures supplémentaires. Des heures à poireauter dans les couloirs des délégations, à faire de la pédagogie et à essayer de comprendre les subtilités des rapports de force.

Jeudi 18 décembre 2008, 10:00 am
245 East 47th Street, New York

Rendez-vous à la mission française. 44e étage, Manhattan est à nos pieds. Rapide tour de table des invité-e-s de la France. Leur présence aujourd’hui risque-t-elle de leur poser des problèmes à leur retour? La copine turque rigole, vu les derniers mois qu’elle a passés. Elle n’est plus à ça près. Avec le chargé du dossier au ministère nous convenons de nous tutoyer, "juste pour la journée". Un dernier point sur les signatures et le déroulé de la journée, et c’est le départ pour l’ONU. C’est un peu la course pour obtenir les badges. La sécurité est intraitable. On arrive enfin à la tribune de presse, juste au dessus de l’Assemblée générale.

Jeudi 18 décembre 2008, 12:30 pm
3 United Nations Plaza, New York

L’ordre du jour s’écoule mécaniquement, entre votes sans surprise et décisions consensuelles. Nous sommes quasiment les seul-e-s à la tribune de presse. Arrive l’approbation du nouveau rapport de la commission sur les exécutions extra-judiciaires. La représentante de l’Ouganda demande le plus sérieusement du monde, et au nom de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), qu’on remplace dans le rapport les mots "sexual orientation" par "what so ever". Avec le Vatican, l’OCI, qui regroupe 57 pays se revendiquant de culture islamique, est à présent notre adversaire le plus vigoureux et le mieux organisé. Après un instant de consternation, l’esprit "camp" reprend le dessus dans la coalition et on commence à plaisanter sur de nouveaux t-shirts sur lesquels on remplacerait "LGBT Rights, Now !" par "What-so-ever Rights, Whenever…" L’Assemblée générale vote finalement le rapport avec les mots "sexual orientation". Pas à pas, les questions LGBT font leur chemin au sein de l’ONU et la stratégie de dissémination porte ses fruits. À la tribune, nous sommes tou-te-s sur nos ordinateurs. Par habitude, on s’envoie des mails alors qu’on est assis les un-e-s à côté des autres. Le communiqué de presse commun prend peu à peu forme.

Juste avant 13h, le président de séance donne la parole à l’Argentine pour la déclaration. La lecture commence par la longue liste des 66 signataires. Nous retenons notre souffle: voilà, on y est. Pas d’incident, pas de vague. L’attention flottante habituelle des représentant-e-s. L’Assemblée générale semble capable d’entendre tout et son contraire sans broncher. En moins de dix minutes, c’est déjà fini: petit blues après l’excitation. Point suivant de l’ordre du jour: l’Organisation de la conférence islamique lit sa contre-déclaration. Elle annonce 60 signataires, mais trois feront un point d’ordre pour préciser qu’ils ont retiré leur signature. Le texte ne fait plus mention, comme dans les versions que nous avions vues, de la bestialité. Mais la pédophilie reste. Il reproche aussi à notre déclaration de créer illégitimement du droit… C’est aussi l’un des arguments des États-Unis pour ne pas signer.

Cinq minutes d'allégresse, une photo de groupe, et on part pour l’événement organisé par la France et les Pays-Bas en marge de la lecture à l’Assemblée générale. La salle de l’ECOSOC est bien pleine. On repère les représentant-e-s de certains des pays les plus hostiles aux droits des LGBT. Les ministres sont déjà à la tribune. Discours de satisfaction de circonstance. Puis paroles de militant-e-s: des témoignages personnels et des histoires collectives comme on en connaît beaucoup mais qui prennent une toute autre dimension d’être dites aujourd’hui, ici, au siège de l’Organisation des Nations unies. Mélange de gravité, d’émotion et d’euphorie. Un garçon canadien raconte que le jour où son "locker" au lycée a été tagué d’insultes homophobes, il n’était certes pas mort, mais quelque chose en lui est mort. Les militant-e-s professionnels du Nord rendent hommage à l’engagement des militant-e-
s du Sud. Louis-Georges Tin chante. Je lis la déclaration de la Coordination Lesbienne en France qui n’a pas pu envoyer de représentante. Dans mon costume-cravate, ça m’amuse un peu de dire "Nous, les lesbiennes". Mais je trouve ça finalement très bien.

On sort et Manhattan resplendit sous le soleil à travers les baies vitrées. Une belle journée. Les ministres donnent une conférence de presse. La sécurité ne nous laisse pas passer. On se donne donc plutôt rendez-vous à la cafétéria du sous-sol pour finaliser le communiqué de presse commun et faire un premier bilan. La tension retombe, tout le monde a l’air crevé-e-s mais satisfait-e-s. On enverra une lettre collective de remerciement aux pays signataires. Le communiqué commun est fini, les discussions deviennent plus personnelles. Je rentre à l’hôtel dormir un peu et traduire en français le communiqué. C’est déjà vendredi matin à Paris.

Jeudi 18 décembre 2008, 9:00 pm
323 East 10th Street, New York

On se retrouve le soir dans l’East Village pour un dernier dîner collectif. On commence déjà à parler de la suite, des prochaines étapes et de la stratégie pour continuer d’avancer, une résolution ou autre chose. L’article du New York Times sur la déclaration arrive sur les Blackberrys. Demain il devrait neiger sur New York, on espère que les avions pourront partir. Accolades et grandes déclarations d’amitié collective. J’écoute TV on the Radio dans le métro. Cette fois, vraiment, "it’s over".

Philippe Colomb