Le performer et photographe 2fik (ci-dessus, l'un de ses derniers clichés où il se met en scène de façon démultipliée), un habitué de Yagg, nous livre sa vision amusée de la drague gay à Montréal, où il vit depuis plusieurs années. Les cyber-rencontres ont-elles brisé une part de mystère?

"INTERNET KILLED THE CRUISING STARS", PAR 2FIK
Bienvenue à Montréal, capitale culturelle et économique du Québec. C'est aussi la capitale de la débauche aux yeux de l'Ouest canadien à tendance conservatrice. C'est également une île comptant près de deux millions d'âmes, de toutes origines, ethnies et sexualités.
Et avec une densité d'environ 3700 habitants au kilomètre carré, nous sommes plutôt loin de la promiscuité parisienne qui me manque tant. Je fais référence à la ligne 4 du métro, un mardi, à 8h30, à la rue des Archives le soir de la fête de la musique ou encore au Duplex un samedi soir (petit soupir, la larme à l'œil).

Le quartier gay de Montréal, communément nommé Le Village, se résume à 800 mètres de long, et d'après Google Maps, cela prend précisément 11 minutes pour le traverser à pied. On serait, par conséquent, tenté de penser qu'il doit être assez facile d’y rencontrer des hommes. Nous oserions même affirmer que le taux de réussite pour trouver un bonhomme et pratiquer avec lui la lutte gréco-romaine dans son salon après une bière dépasse allègrement les 83,68%.

Que nenni. Internet killed the cruising stars. Voilà ce que The Buggles auraient pu chanter si leur disque [Video Killed The Radio Star, ndr] était sorti en 2008. En effet, les homos montréalais ne savent plus draguer à l'ancienne. Les règles du jeu ont changé. Et je viens à peine de m'en rendre compte…

Quand j'étais encore frais — décrit comme jeune et pouvant passer pour un vierge naïf et de bonne foi — la drague était un sport individuel et parfois même un sport d'équipe. Il fallait jouer du regard, faire sa mijaurée, puis attaquer comme une murène: vite et de façon stratégique. Il fallait parfois exécuter les plus beaux pas de danse (mais surtout pas de lipsynch). Et quand les premiers contacts visuels étaient établis, on effleurait de l'épaule le garçon tant désiré, puis faisait mine de s'excuser en offrant une bière ou un Coca.

La cour se fait sur le Net
Maintenant fermez les yeux. Imaginez-vous aujourd'hui dans un bar du Village. Le garçon qui vous plait beaucoup, bûcheron wannabe ou Jock Ewing en devenir, vous regarde depuis deux heures. Ce prétendant pourrait peut-être esquisser un nano rictus mais ne fera pas le premier pas. Si vous vous attendiez à ce qu'il vous fasse la cour, c'est mal parti. Si vous osez la même attitude qu'Isabelle Adjani dans La Reine Margot (« Non, non, pas la bouche »), c'est également mal parti.

Sachez que cet homme tant désiré va attendre de rentrer seul chez lui, dans son petit trois et demi (un F2), et si vous lui avez plu vraiment beaucoup, il cherchera votre profil sur un site de rencontres et attendra de vous y croiser. En supposant qu'il soit entreprenant ET francophone, il vous écrira un mot pour vous dire que vous étiez "ben ben hot" au bar la dernière fois et qu'il aimerait bien "avoir du fun" avec vous.
Si c'est un anglophone, il vous dira "U VGL up 4 NSA maybe LTR ». La traduction compréhensible serait donc "You are very good looking, I'm up for some no strings attached sex with you and maybe a long term relationship". J'ai dû faire plusieurs recherches sur Wikipédia avant de pouvoir comprendre rapidement ce type de message.

Comment faire lorsqu'on a décidé de ne plus avoir de profil sur ce type de site? Car au bout d'un mois, on se rend compte que tous les homos du Village ont un profil sur le net, voire plusieurs… En conséquence, vous avez déjà vu les bijoux de famille de votre boulanger, du restaurateur ou du dentiste qui travaillent dans le coin avant même d'être allé les voir pour de vrai pour un pain à l'ancienne, une poutine italienne ou un détartrage.

Vous rencontrez un préposé à la banque pour une nouvelle carte de crédit. En le voyant, vous avez du mal à garder votre calme parce que vous êtes sûr qu'il doit faire une descente d'organes. Votre supposition n'est pas bête: vous avez malencontreusement vu des photos qu'il a mises sur un site de rencontres et où il avait deux avant-bras velus dans le cul, le tout avec un regard de gratitude absolument bouleversant.

Le mystère mis en scène
Tout ceci me donne donc l'impression de vivre à Walnut Grove: on a très très vite fait le tour du bien nommé Village. Tout le monde se connaît, sait où habite un tel ou un tel, avec qui ils ont couché. Internet donne alors un semblant de vie privée: seul, derrière ton écran, personne ne te voit, tu observes les autres. Le mystère n'existe plus, il est mis en scène. Allons-nous un jour avoir le luxe de ne rien connaître du mec que l'on veut draguer live? Une duchesse de la nuit parisienne, devenue charcutière au fin fond de l'Espagne, avait dit lors d'une soirée à la Boule Noire que « ne pas être sur le net, c'est in ». Plus le temps passe, plus je lui donne raison.

À la rigueur, on tentera de répliquer en avançant que dans les backrooms, ça drague. Je répondrai à nouveau: Honey, we're in Muntreal!!! (à dire avec un gros accent étatsunien et un regard exaspéré). Ici, les backrooms qui ont tenté d'exister se sont essoufflées au bout d'un mois, puis sont mortes et enterrées au bout de six, faute de clientèle. N'oublions pas qu'il n'y a même pas assez d'habitants sur l'île pour envisager la nécessité d’une nouvelle ligne de métro!

Alors, n'essayons même pas de penser à une kyrielle de backrooms. Seuls les saunas survivent. Et je suis sûr que c'est parce qu'ils sont ouverts tout le temps (24h/7j) et qu'on peut y louer une cabine pour une nuit complète. C'est pratique quand on s'est fait mettre dehors par son mari ou qu'on est en vacances über-low-budget. Comme on le dit ici: "Ça fait dur en ostie".

Texte et photo 2fik