Dominique Chaudey est l'ancien rédacteur en chef adjoint du magazine Têtu. Il y a quelques mois, il a décidé de tout quitter — son pays, son job, ses amis — pour s'installer en Espagne où l'attend une nouvelle vie… et un nouvel amour. Pour Yagg, il a accepté de tenir la chronique de cette nouvelle expérience, où les notes personnelles côtoient les réflexions de journaliste. Et vice-versa.

"España, te quiero", par Dominique Chaudey (épisode 1)
2 décembre 2008. L'hôtesse de l'air du vol qui m'emmène à Valencia en Espagne est ébahie devant Choucroute, mon chat. Il est sublime mon chat. Et pourtant, je vois bien dans ses yeux de chat un regard qui en dit long: "Tu me le paieras au centuple ce voyage enfermé dans ce sac!".

L'hôtesse me tend Le Monde. Allez, encore un petit coup de France! Tout le monde admire mon courage, ma volonté, mon enthousiasme par rapport au fait de tout quitter pour partir vivre en Espagne. Mais tout le monde y est allé de son petit conseil. Il fallait que je fasse attention: tant de Français sont partis… et sont revenus! Et quand je dis tout le monde, même Le Monde s'y est mis: "Avec 171 243 demandeurs d'emplois supplémentaires en novembre (+6% par rapport au mois précédent), l'Espagne frôle désormais la barre des 3 millions de chômeurs (2 989 269). Certes, octobre avait été pire, avec 192 658 sans-emploi supplémentaires." Oups. Il fallait qu'il y ait une idiote pour passer les Pyrénées dans ces conditions et c'était moi!

J'avais un peu l'impression de me retrouver devant l'entrée du Queen en 1993, à attendre le bon vouloir de Sandrine à la porte. Entrerai ou entrerai pas? Et comme au Queen, je suis entré en Espagne. Valencia n'est pas Ouagadougou que je sache. Pas une question de couilles, juste une question d'amour. Pas de commentaires… Mon amour à moi s'appelle Javier (con una jota). Passée la panique devant le camion de déménagement et mes cartons, il m'a plongé dans la culture espagnole. C'est quoi la culture espagnole pour un Français? C'est vrai, on est un peu cousins. On adore Almodóvar, ils adorent Truffaut. On se damne pour leur paella, ils font des kilomètres pour notre pinard. On jouit dans leur Strong, ils nous aiment dans notre Dépôt. La culture espagnole est un peu plus subtile que ça.

Javier a eu la bonne idée de m'emmener revoir Vicky Cristina Barcelona de Woody Allen. Il m'a dit avant d'entrer dans le vieux cinéma un peu pourri qui le diffusait: "Tu ne seras jamais un Espagnol. Tout au plus un amoureux de l'Espagne. Et si tu réussis à aimer vraiment l'Espagne, tu pourras vivre ici." J'ai revu le film donc. Et j'ai eu l'impression en sortant que ma venue à Valencia avait enfin pris un sens. Je me souviens des critiques françaises à la sortie du film. "Penélope Cruz était génialissime. Scarlett Johansson, fabuleuse. Et Javier Bardem! Il puait le sexe…" Et j'étais d'accord. Pourquoi, alors, avais-je l'impression d'avoir vu un nouveau film? Parce que peut-être j'avais enfin vu le rôle principal du film: le mien. Celui de Rebecca Hall, la brune qui joue Vicky, assise entre deux mondes qui se côtoient, un nord anglo-saxon froid et impudique et un sud latin, brûlant et mystérieux. Et moi, j'étais prêt à me laisser brûler par mon Javier-Penélope. J'étais prêt à assumer mes doutes, mes incompréhensions, mes pulsions et mes répulsions. À admettre que je ne serais qu'une coña francesa qui essaye d'aimer l'Espagne. Autant que j'aime mon Javier. Et ce ne sera pas facile, je le sais. On ne demande pas à une gym-queen de connaître par cœur la bio de Lana Turner (pas Tina). En d'autres mots, on n'effacera pas 43 ans de culture française chauvine, snobinarde, nombriliste en seulement quelques mois.

Je vais prendre mon temps et en faire profiter. Ça peut toujours servir quand on veut passer 15 jours à Sitges.

Prochainement: Madonna est-elle espagnole ou française?

Conseil du jour pour jouer à l'Espagnol: au réveil, avant le café, tu mettras tes lunettes de soleil et tu ne les quitteras qu'avant d'aller te coucher!

Dominique Chaudey