Rien dans les poches, de Marion Vernoux (Reines d'un jour, À boire…), diffusé en deux parties ce soir et demain sur Canal+, est un projet sacrément gonflé. Raconter 28 années de la vie d'une femme, entre 1979 et 2007, mais aussi, pour chaque époque, la nuit, la musique, les événements politiques, les faits de société, la drogue, les amis, les amants… et la liste pourrait courir encore longtemps. Trop ambitieux? C'est vrai qu'il y a de quoi donner le vertige, et au final, on en sort à la fois intrigué, séduit, mais aussi agacé et frustré.

Marie a 17 ans en 1979 quand elle claque violemment la porte de la maison familiale en banlieue parisienne. Direction la capitale. Avec rien dans les poches. Juste l'envie de vivre à 200%, de jouir de tout, si possible avec excès. Elle squatte le Palace, vit en communauté avec une bande de doux-dingues qui passent leur temps à glander à poil, collectionne les mecs, et devient la chanteuse d'un duo pop, Les Poux, au succès aussi intense qu'éphémère. Elle le dira elle-même un peu plus tard: "Ma carrière s'est arrêtée en 1987 avec la mort du 45 tours" — en réalité, on n'en fabrique plus depuis 1993. Le grand amour de sa vie c'est Étienne, réalisateur bisexuel qui meurt du sida au tout début de l'épidémie, et qui ne connaîtra pas leur fille, Esther. Jusqu'à la fin, Marie, toujours très entourée mais souvent seule, va courir après son bonheur, éternelle adolescente devenue très vite has been, trop fragile pour ce monde cynique.

Rien dans les poches ne manque pas de références, et c'est peut-être là son drame. Le personnage de Lolo, moitié des Poux, est le sosie de Fred Chichin, vous aurez reconnu dans celui du réalisateur bi l'hommage fait à Cyril Collard, Alain Chabat campe (avec plus ou moins de bonheur) un ersatz de Jenny Bel'Air, et Caroline Loeb, Lio, Jacno, sont au casting, certes pas dans leurs propres rôles. Ajoutez à cela des zappings d'images d'archives plus qu'envahissants et qui surtout n'apportent rien au récit. Les 30 premières minutes sont à ce titre limite insupportables: et un Rubik's Cube dans le champ, un vieux générique qui passe à la télé, et encore un accessoire vintage: stop! On a compris qu'on était dans les années 80! Ce decorum empêche le charme de s'installer… surtout quand une erreur grossière débarque comme un gros bouton au milieu de la figure: que vient faire le Ride On Time de Black Box (1989) au Palace en 1980? Ne partez pas, ça s'arrange par la suite.

Marie, c'est Emma de Caunes, et elle est formidable de bout en bout. Elle semble née pour ce rôle, et déambule comme un poisson dans l'eau dans ces ambiances de fêtes déglinguées. Elle franchit les époques avec cette même petite bouille de gamine de Paris, fragile et frondeuse, et on y croit. Mentions spéciales aussi à quelques personnages secondaires épatants: Nader (Samir Guesmi), l'ami gay de Marie, rencontré au rayon literie de Conforama en 91 — jolie scène —, Anne (Cécile Cassel), la bourge qui préfère les squats de Strasbourg-Saint-Denis, Lisa (Blanche Gardin), la copine toxico qui deviendra sophrologue, ou encore Daniel (Romain Goupil), l'oncle de Marie, ex-baba et médecin militant qui reçoit dans son cabinet les premiers malades du sida. On aimerait parfois passer plus de temps avec eux…

Ça fourmille, ça tourbillonne, les ellipses sont reines, on a souvent du mal à suivre, mais il faut accepter de se laisser porter par le bordel ambiant. Le rythme du téléfilm ressemble à ses personnages: à la dérive. D'ailleurs, Marion Vernoux réussit très bien à filmer les scènes de défonce, quand plus rien ne se tient et que le petit jour dehors rappelle qu'on est toujours vivant et qu'il va falloir affronter à nouveau la réalité. En plus d'être un beau portrait de femme paumée mais obstinée, Rien dans les poches est un vrai film de bande. Ça va, ça vient, ça déconne, les années qui passent font mal, mais l'amitié est toujours là. On connaît tous ça non?

Yannick Barbe

Rien dans les poches, de Marion Vernoux, le lundi 15 décembre (1ère partie) et le mardi 16 décembre (2e partie), à 20h50, sur Canal+.