À Dakar, s'est déroulée du 3 au 7 décembre dernier la conférence internationale sur le sida et les IST en Afrique (ICASA/CISMA). Pauline Londeix, militante à Act Up-Paris et spécialiste des questions de financement de la lutte contre le sida, nous a fait parvenir son carnet de bord activiste.

"MON CARNET DE BORD ACTIVISTE À DAKAR", PAR PAULINE LONDEIX
La conférence de Dakar s'ouvre mercredi 3 décembre par un discours d'Abdoulaye Wade, le président du Sénégal en plénière. Le même jour, le laboratoire suisse Roche devait tenir un symposium dès 8 heures du matin auquel les activistes avaient prévu de se rendre — ce qui aurait permis de prendre la parole et de continuer de dénoncer l'attitude du laboratoire en Corée du Sud en particulier. Roche a en effet récemment refusé de baisser le prix d'un de ses traitements antirétroviraux sur lequel il a le monopole, l'inhibiteur de fusion Fuzeon, un traitement qui est utilisé quand toutes les autres options thérapeutiques ont échoué. Depuis des mois, le géant pharmaceutique refuse de recevoir les associations coréennes. Malheureusement, en raison de problèmes d'organisation et de difficultés à obtenir son badge, les organisateurs du symposium ont dû l'annuler.

Activistes à la conférence africaine sur le sida à Dakar

Dès le mercredi après-midi, le travail entre activistes se met en
place: qui est présent et qui est prêt à se mobiliser sur les différentes
questions majeures qui se posent actuellement dans la lutte mondiale
contre le sida. 
En effet, la conférence ICASA de Dakar intervient
alors que deux décisions lourdes viennent d'être prises:
des coupes budgétaires historiques ont été opérées par le Fonds Mondial
sur les nouveaux projets approuvés au Round 8, lors du conseil
d'administration du Fonds, qui a eu lieu à Delhi les 7 et 8 novembre dernier. Du côté de l'aide
bilatérale française, là aussi, des coupes budgétaires dans l'aide
publique au développement (APD) sont prévues dès 2009.

Un communiqué
de presse inter-associatif est écrit, signé, puis diffusé pour dénoncer ces coupes budgétaires. Ce communiqué était essentiel car
il apportait un démenti à ce que l'on avait pu lire dans la presse
concernant le déroulé du conseil d'administration du Fonds. En effet,
quelques jours après Delhi, nous pouvions lire dans Libération, sous la plume d'Éric Favereau, que les coupes budgétaires avaient été approuvées "sans
opposition"
par l'ensemble du conseil d'administration, dans un article intitulé "Le Fonds Mondial résiste à la crise". Les représentants des ONG présentes à Dakar ont pu clarifier le
fait que non, elles n'avaient pas cautionné et n'acceptaient toujours
pas les coupes budgétaires imposées en Inde.

Alors que des rumeurs
annonçant la venue de Carla Bruni-Sarkozy s'amplifiaient, Alain
Joyandet, le secrétaire d'État à la Coopération, était quant à lui
toujours aussi absent — alors qu'il avait pourtant été annoncé dans le
programme. Aux dernières nouvelles, il était à Doha, à la conférence
sur le développement — probablement pour y écouter Nicolas Sarkozy y
réitérer les promesses que la France ne pourra pas tenir, compte tenu
des coupes budgétaires.

SAMEDI 6 DÉCEMBRE
Samedi 6 décembre, à 8h en salle
plénière, Olayide, de la société civile nigériane, prenait la parole
pour rappeler les engagements des pays les plus riches, les objectifs
d'accès universel aux traitements, et la nécessité de renflouer les
caisses du Fonds Mondial de toute urgence. Elle a été ovationnée et
suivie par de nombreux activistes.

A 11h45 précises, le même jour, Roselyne
Bachelot Narquin, ministre de la Santé, prend la parole
en plénière pour remettre le prix Aides-ANRS. Puis en conférence de
presse, elle précise "l'engagement de la France", "l'augmentation de
l'aide publique au développement", "la plus importante contribution au
Fonds Mondial de la part de la France: 900 millions entre 2008 et
2010". La parole est ensuite donnée aux journalistes. Prenant
d'emblée le micro, j'exprime les vives réserves
d'Act Up-Paris quant aux chiffres qu'elle venait d'égrener. J'explique que la légère augmentation de l'APD en 2009 est en trompe l'œil et est due au fait
que les chiffres en question sont en réalité artificiellement gonflés
par des annulations de dettes — qui sont reportées d'année en année — et par le financement de bourses pour les étudiants étrangers en France, qui ne devraient pas être comptabilisés comme de l'APD
selon les critères définis par l'OCDE. Ce gonflement artificiel des
chiffres cache en réalité les coupes très importantes réalisées sur
l'aide bilatérale française, une baisse de l'aide publique française
qui atteint jusqu'à 80% en Afrique de l'Ouest en 2009. De nombreux
projets de santé et développement bilatéraux financés jusqu'ici par le
France vont ainsi être purement supprimés. Quant à la contribution de
la France au Fonds Mondial, elle n'est toujours pas à la hauteur des promesses. Aux vues des décisions prises à Delhi les 7 et 8 novembre,
et du vote le 13 novembre du Projet de loi de finances 2009-2011, un
discours un peu plus modeste aurait été le bienvenu.

Quelques
heures plus tard, plusieurs représentants de la société civile
africaine tenaient une conférence de presse sur les conséquences
directes des coupes budgétaires dans la mise en œuvre des projets
financés par le Fonds Mondial au Round 8. Des intervenants du Cameroun,
du Tchad, de Zambie, ont expliqué que de telles économies ne pourraient
être réalisées que sur le nombre de personnes qui seront mises sous
traitement et celles qui ne pourront pas l'être. Aujourd'hui, en
Afrique sub-saharienne, sept millions de malades du sida sont toujours
en attente de traitements. Selon l'Association de lutte contre le sida
(ALCS) au Maroc, en Afrique du Nord, seuls 7% de ceux qui en auraient
besoin ont accès aux traitements.

DIMANCHE 7 DÉCEMBRE
Le dimanche 7 décembre, à
quelques heures de la cérémonie de clôture, je participe au satellite
de la plateforme Elsa sur la pénalisation de la transmission du
VIH/sida, aux côtés de plusieurs représentants d'ONG. Aujourd'hui en
Afrique, 19 pays ont des lois qui pénalisent la transmission de la
contamination par le VIH/sida. L'objectif principal de ma présentation
était d'apporter quelques informations sur la situation en France, de
donner quelques exemples des procès qui s'y sont déroulés, et de
rappeler la jurisprudence existante. En 2008, il n'existe pas de loi
pénalisant spécifiquement la transmission du VIH en France, mais
pourtant plusieurs personnes ont déjà été condamnées. Comme cela
n'avait pas été mis en avant dans les autres présentations, j'ai
insisté sur l'incompatibilité entre la situation des prisons — où un
suicide tous les trois jours est recensé et où l'on note une
surpopulation de 126% en 2006 ­— et la séropositivité.

La
conférence sur le sida et les IST en Afrique de Dakar s'est achevée
dimanche 7 décembre dans la chaleur et sous le soleil de Dakar, sans
qu'aucune réponse ne soit apportée de la part des pays riches sur
comment ils comptaient combler le fossé entre les besoins réels et leur
contribution actuelle pour lutter efficacement contre le VIH/sida.

LUNDI 8 DÉCEMBRE
Lundi
8 décembre, à la suite de la conférence ICASA s'ouvrait le Partnership
Forum du Fonds Mondial. Le Premier ministre sénégalais, Cheikh Hadjibou
Soumaré, invité de la cérémonie d'ouverture, a concentré l'essentiel de
son discours en rappelant que si les pays riches avaient trouvé des
milliards pour sauver leurs banques, ils pouvaient bien mettre fin aux
trois plus grandes pandémies en alignant leur contribution sur les
besoins réels. "Ils ne peuvent pas être ceux qui failliront à leurs
promesses, et laisseront tomber les pays pauvres, les pays en
développement, les pays d'Afrique, que par ma voix je représente ici".

Pauline Londeix
Photos Aki Ogawa