Ce devait être une belle fête. Douze heures de musique, douze DJs, au Showcase à Paris, dimanche dernier, veille de la Journée mondiale de lutte contre le sida, le tout au profit d'Act Up-Paris. Bilan: fermeture des portes prématurée à 1h30 du matin, des clients qui tombent comme des mouches (en cause, le GHB) dont l'un laissé sur le carreau par ses "amis" à la sortie du club, un dealer arrêté, une bagarre (une bouteille de champagne fracassée sur la tête d'un clubbeur, une fille qui mord jusqu'au sang le régisseur de la boîte), quatre ambulances, des pompiers et des flics partout…

Stéphane Vambre, responsable de l'événementiel à Act Up-Paris, est extrêmement déçu: "Tout était réuni pour que cela soit une fête réussie. Au-delà, c'est l'image de la nuit toute entière qui en pâtit". Quant à Cédrick Meyer, l'organisateur de l'événement, il ne décolère pas: "Cela fait cinq ans que j'organise des soirées gays à Paris. C'est la première fois que je me demande si je ne vais pas tout arrêter." Ajoutez à cela la fermeture — temporaire, mais qui commence à durer — des Bains Douches (pour des raisons internes à la société propriétaire de l'endroit), les problèmes récents rencontrés par des bars homos privés d'autorisation de nuit, bref, le tableau est bien noir et le climat morose. Mais qu'est-ce qui cloche réellement?

Photo Mathias Casado-Castro

Oui, je sais, il y a des soirées gays qui cartonnent et qui ne finissent pas aux urgences de l'Hôtel-Dieu. Club Sandwich, pour n'en citer qu'une, la folle party fashion qui exporte son insolence et son talent jusqu'à New York. Et il y en a d'autres. Mais admettez que dans beaucoup d'endroits, la fête est plutôt triste en ce moment.

"LE GHB A POURRI LA NUIT"
Je saoule mes copines avec ça depuis des années: le GHB a changé le visage du clubbing. Ce n'est pas nouveau, le huitième rapport national du dispositif Trend (Tendances récentes et nouvelles drogues) de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) notait en février dernier: "L'usage (volontaire) du GHB (gamma-hydroxy butyrate) dans les milieux du clubbing homosexuel a progressé significativement en 2006 et probablement en 2007 (Paris, Marseille, et Toulouse), conduisant à un accroissement, voire à une banalisation des malaises et comas liés à cet usage." Ce sont les fameux g-holes, avec ces clubbeurs qui tout à coup s'écroulent, et souvent dans l'indifférence générale. Cela fait partie du paysage. Les petits malins vous diront qu'il faut savoir doser le produit (un anesthésique à la base), mais la chose n'étant pas aisée (dans l'expression "gérer la prise de drogue", cherchez l'erreur), ce sont souvent ces mêmes petits malins qui se retrouvent à l'horizontale sur le dancefloor le week-end suivant, en train de s'étouffer avec leur propre vomi. "Le GHB a pourri la nuit, nous confiait Cédric Meyer. Et je ne cautionne pas ces soirées où parce qu'il y a un médecin à disposition, on fait comme si de rien n'était. Moi les gens qui tombent, je les blackliste. Mais certains clubs ont besoin de remplir, alors ils ferment les yeux."

Qu'on ne se raconte pas de salade, le clubbing a toujours été lié à la drogue, on ne va pas ressortir son Studio 54 illustré… Mais arrêtons-nous deux secondes sur ce qui se passe sur nos pistes de danse. Je ne suis pas le seul à penser que le clubbing est un moment de communion, le temps d'un remix ou d'une soirée. L'histoire de la house et de la musique électronique est jonchée de morceaux qui ne parlent que de ça: être ensemble, dans un endroit protégé, pour vivre une expérience unique et inoubliable, et rêver d'un monde meilleur ("promised land"). "Welcome to The Shelter/A place where you can relax your mind, your body and your soul", The Shelter, Gate-Ah, produit par Kerri Chandler (1992). Les pédés ont perdu le sens originel de la club culture. Ils s'anesthésient, au sens propre du terme, pour oublier qu'ils sont là, qu'ils existent, et leurs frères le leur rendent bien, en les laissant tomber. Au sens propre du terme.

La musique s'est donc tout naturellement adaptée à ce bal des zombies. Une sorte de happy trance (qui n'a rien de happy) qui sonne comme une machine à laver mal calée en mode essorage très rapide. L'autre jour, un DJ résident d'une soirée gay me confiait que l'organisateur faisait exprès de programmer avant lui un DJ qui joue cette bouillie: "Je reprends les platines et le compteur est à 160 BPM. Qu'est-ce que tu veux que je fasse? Je ralentis le rythme et les mecs râlent".

"Danser = vivre" annonçait le flyer de la soirée au profit d'Act Up-Paris. Quand déciderons-nous de sortir de ce tunnel?

Yannick Barbe

Photos Sébastien Dolidon et Mathias Casado-Castro