En ces jours de crise, les annonces de plans sociaux se multiplient, et il y a fort à parier que certains profitent de la conjoncture pour dégraisser, un peu comme les pétroliers qui dégazent en pleine marée noire, dans l’esprit du « On n’est plus à ça près ». Mais à côté des « tricheurs », d’autres chefs d’entreprise sont obligés de déposer le bilan. C’est ce qui arrive à La Cerisaie.

Ce n’est pas la récession qui vient subitement faire plonger cette maison d’édition, créée en février 2002 et bien connue des lesbiennes, le mal est plus profond. On sait que le monde de l’édition est fragile, et a fortiori celui de l’édition lesbienne. Et ce, malgré une qualité croissante des ouvrages publiés. KTM, qui vient de fêter ses 10 ans, rame toujours (et plutôt plus), pour ne prendre qu’un exemple. Et La Cerisaie ferme donc ses portes.


« ACHETEZ LES LIVRES, NE LES PRÊTEZ PAS! »

Il y a quelques temps, La Cerisaie a pris deux décisions d’importance, pour tenter de donner un coup d’accélérateur à son activité: s’ouvrir à la littérature généraliste et confier sa distribution à un diffuseur professionnel. C’était bien tenté, malheureusement non seulement cela n’a pas suffi, mais la seconde a fini d’achever La Cerisaie, en raison des conditions financières draconiennes imposées. Les problèmes de La Cerisaie viennent néanmoins de plus loin et se résument assez simplement: la littérature lesbienne ne vend pas. Parce que les jeunes générations achètent moins de livres. Parce que quand on aime un livre on veut le partager: « Achetez les livres, ne les prêtez pas », insiste Catherine Allex, de La Cerisaie. Parce que les livres lesbiens ont une image de livres de cul mal écrits lorsqu’ils sont publiés par un éditeur spécialisé— relisez donc Sex Addict de Tatiana Potard (KTM), qui porte bien son titre, ce qui n’a pas empêché l’auteure de faire usage d’une plume habile, ou tous les romans de Catherine Bourassin (La Cerisaie), ou encore les publications des éditions Labrys ou Dans L’Engrenage.

Ce qui pose d’ailleurs la question de l’existence même de maisons d’édition spécialisées. S’il est clair qu’il y a quelques années les gays et les lesbiennes avaient besoin de livres identitaires et identifiés, d’où la création d’un rayon gay chez Virgin (bien trop tard), la nécessité n’est plus aussi flagrante aujourd’hui. L’avènement d’internet (on peut repérer avant d’acheter, lire des critiques, voire commander en ligne), l’évolution des mentalités due notamment au travail de visibilité de ces maisons d’édition ou des médias communautaires— en particulier Têtu—, des phénomènes de société comme les discussions sur le Pacs, puis le mariage, ou, une fois de plus, The L Word, ont changé la donne. Ce qui a à la fois un effet positif, sur l’image de l’homosexualité en général, et négatif, comme le montrent les difficultés auxquelles La Cerisaie a succombé.

Malgré tout, Catherine Allex veut aller de l’avant. Tout en préparant la liquidation, elle joue les agents pour ses auteur-e-s, et fait le tour des maisons d’édition susceptibles de les reprendre. Les derniers publiés, comme Jacques Vincenot ou Isabel Esteban, mais aussi Hélène de Monferrand, qui écrit actuellement le quatrième volet des Amies d’Héloïse… Et pour elle, cherche un éditeur chez qui implanter sa collection Singulière. Où elle découvrira peut-être la prochaine Sarah Waters ou Nina Bouraoui.

 

Pour éviter qu’ils ne finissent à la poubelle, tous les ouvrages publiés il y a plus de deux ans sont en vente sur le site de La Cerisaie avec une réduction de 30% (la loi interdit de le faire pour tous), jusqu’au 7 décembre inclus. Plusieurs librairies LGBT (Violette & co, Les Mots à la bouche, État d’esprit, Adventice…) ont aussi certains livres en stock.