Bareback, en anglais, est d'abord un terme d'équitation. Il désigne le fait de monter à cru, c'est-à-dire sans selle. D'où le "cow-boy" que l'on voit sur un flyer pour "Zone NoKpote", un atelier hébergé chaque premier jeudi du mois dans les locaux de Aides Paris (première édition ce jeudi 4 décembre).

L'image est accompagnée par un texte sans équivoque. Il invite
à venir "discuter santé sexualité entre mecs qui aiment la
baise sans capote". Et on peut y lire ceci: "L'objectif n’est pas de
recréer le format classique ou trop cadré des "groupes de
parole" qui nous sont proposés habituellement par les
associations pour parler des risques que nous prenons, mais de
construire tous ensemble des ateliers qui nous ressemblent avec un
contenu qui intéressera chaque participant, avec des notions ou les
mots DÉSIR et PLAISIR [majuscules du communiqué, ndlr] auront toute leur importance, sans oublier le
sens de la convivialité!".

INDIGNATION DU SNEG ET D'ACT UP-PARIS
L'affiche, accompagnée d'un communiqué, a été diffusée par mail et dans les établissements de sexe à Paris. Antonio Alexandre, directeur du Syndicat national des entreprises gaies (Sneg), affirme avoir reçu des coups de fil de plusieurs exploitants, furieux. Lui-même se dit très en colère: "Je suis scandalisé
par ce communiqué de presse. Il y a des mots super violents. Je suis
surtout choqué que cela vienne de militants associatifs. Dans les établissements, tous les ans, une nouvelle génération pousse la
porte. On se doit d'avoir un discours clair. On ne peut pas être très
dur avec nos exploitants en leur disant de ne pas diffuser de films
barebacks, de mettre des capotes dans les espaces, et accepter cela."

Même indignation du côté d'Act Up-Paris, qui a zappé récemment un établissement organisateur d'une soirée bareback: "La
diffusion à tous les établissements nous pose problème", explique Emmanuel Chateau, ancien président de l'association. En cause, le ton du communiqué: "Il constitue une sorte de prosélytisme pro-prises de risques. On a un peu
l'impression de revenir à l'époque du prosélytisme bareback."

Pas exactement, corrige Vincent Coquelin, salarié de Aides et organisateur de l'atelier: "Les barebackers utilisent des préservatifs. Nous sommes plus dans la
séro-adaptation que dans le refus de la capote. C'est un choix et c'est
un choix assumé. Nous sommes dans un état d'esprit de prévention, de
prendre soin de soi, de sa santé et de ses partenaires. Nous ne nous inscrivons pas
dans la catégorie des gens qui sont dans le relapse, qui trouvent
toujours des excuses. Nous sommes clairs avec nous-mêmes." Pourquoi ces termes, alors? Réponse: "Ce n'est pas
très excitant quand tu cherches un partenaire, de dire que tu fais de
la séro-adaptation, tu dis plutôt que tu cherches un plan sans capote." 

Pas convaincu, Emmanuel Chateau fustige "l'hypocrisie du discours, qui
laisse croire qu'on peut prendre soin de sa santé en pratiquant du sexe
sans capote."

"ON N'ATTIRE PAS LES MOUCHES AVEC DU VINAIGRE"
Sa communication, Vincent Coquelin la justifie calmement: "Au début, j'avais fait un truc très soft. Les gens qui ont fait
l'affiche avec moi m'ont dit que j'étais trop dans ce que pourrait
faire Aides. Ceux que tu veux toucher, ça ne va pas les intéresser,
ils ne vont pas venir. Quand j'ai diffusé l'affiche, j'ai joint un
communiqué pour voir si certains avaient envie de me joindre pour qu'on
puisse échanger autour de ça."

Le Dr Michel Ohayon, de Sida Info Service, ne partage pas l'indignation d'Act Up-Paris et du Sneg. Il affirme ne pas être choqué outre mesure par le flyer en question. "On
n'attire pas les mouches avec du vinaigre", fait-il remarquer. Et d'ajouter: "On peut se dire que le
rôle d'une association de lutte contre le sida n'est pas de parler à
ces gens." "Mais alors, comment les touche-t-on?", s'interroge-t-il.

Justement, c'est un autre point qui pose problème à Emmanuel Chateau d'Act Up-Paris. "La question, c'est le positionnement de Aides. Car, derrière, se pose la question de la crédibilité des actions de prévention."

"AIDES N'A PAS RÉALISÉ LE FLYER"
Quand on l'interroge à ce sujet, Vincent Coquelin répond qu'Aides le soutient, mais qu'il ne fait pas ça sur son temps de travail: "Aides n'a pas réalisé le flyer. Je le fais en tant qu'usager de
l'association. J'aurais voulu que Aides l'organise. Mais ça aurait été
un peu long à mettre en place. À Aides, nous sommes aussi dans
l'auto-support. Si quelqu'un a envie de prendre une initiative, il est
libre de le faire".

Le militant s'étonne de certaines réactions négatives suscitées par
son initiative: "On a peut-être réveillé un tabou dans l'associatif.
Beaucoup de mecs
m'ont écrit que c'était bien d'avoir enfin un lieu où ils pourraient
s'exprimer sans être jugés".

Pour Michel Ohayon, qui travaille actuellement à la création d'un centre de santé communautaire gay, le problème n'est pas là. "On monte cela en épingle alors que le vraie question n'est pas là. Les
vraies questions ce sont la prévalence et la primo-infection. C'est-à-dire le fait que lorsqu'un gay a un rapport sexuel sans préservatif, il a incomparablement plus de chances d'être contaminé qu'un hétérosexuel".

Un détail interpelle malgré tout le Dr Ohayon, c'est le logo utilisé par les barebackers, en haut à droite du flyer, qui
est en fait celui utilisé sur les sacs poubelles contenant des déchets
biologiques (et celui de l'association Warning). "Que quelqu'un se définisse comme un déchet, ça me pose
deux ou trois questions".

Xavier Héraud