Carole Roussopoulos, née de Kalbermatten, réalisatrice pionnière de la vidéo et militante féministe, est décédée le 22 octobre, chez elle à Molignon, dans son Valais natal, à l’âge de 64 ans, des suites d’un cancer.

Née le 25 mai 1945 à Lausanne, Carole Roussopoulos passe son enfance à Sion et s’installe à Paris en 1967. Deux ans plus tard, sur les conseils de son ami l’écrivain Jean Genet, alors qu’elle vient d’être licenciée par le journal Vogue où elle travaillait, elle achète l’une des premières caméras vidéo portables vendues en France, le fameux Portapack de Sony. Avec son compagnon Paul Roussopoulos, elle fonde le premier collectif de vidéo militante, baptisé Vidéo Out, et dès lors ne cesse de donner la parole aux « sans-voix », opprimé-e-s et exclu-e-s: « La vidéo portable permettait de donner la parole aux gens directement concernés, qui n’étaient donc pas obligés de passer à la moulinette des journalistes et des médias, et qui pouvaient faire leur propre information. »

Le militantisme vidéo de Carole Roussopoulos s’inscrit dans le courant de contestation culturelle issu de mai 68. Tout au long de la décennie 70, dotée d’un sens aigu de l’Histoire, elle accompagne les grandes luttes qui lui sont contemporaines, livre une critique des médias, dévoile les oppressions et les répressions, documente les contre-attaques et les prises de conscience. Caméra au poing, Carole Roussopoulos soutient les luttes ouvrières (conflits Lip), anti-impérialistes (Palestinien-nes, Black Panthers et autres mouvements de libération), homosexuelles (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) et surtout féministes: les combats en faveur de l’avortement et de la contraception libre et gratuite dès 1971, la mobilisation des prostituées de Lyon en 1975, celle contre le viol, la lutte des femmes à Chypre et dans l’Espagne franquiste. Carole Roussopoulos explore les immenses possibilités offertes par la vidéo, nouvel outil sans passé ni école, que les femmes s’approprient à la même époque partout dans le monde, et qui permet une agitation directe sur le terrain. Ses bandes, toujours conçues comme des supports à débats, elle les diffuse sur les marchés, avec la chanteuse Brigitte Fontaine et l’accordéoniste Julie Dassin, avant que ne soit créé le collectif de distribution Mon œil.

CRÉATION DU CENTRE AUDIOVISUEL SIMONE DE BEAUVOIR, AVEC DELPHINE SEYRIG ET IOANA WIEDER
Entre 1973 et 1976, Carole Roussopoulos enseigne la vidéo à la toute nouvelle Université de Vincennes. En 1982, elle fonde, avec l’actrice Delphine Seyrig et Ioana Wieder, le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, premier centre de production et d’archivage de documents audiovisuels consacrés aux femmes créé grâce au soutien financier du ministère des Droits de la femme d’Yvette Roudy. Elle y réalise de nombreux documentaires sur l’éducation non sexiste, les femmes immigrées, des métiers féminins méconnus ou non reconnus, comme celui d’agricultrice, et  tourne des portraits de féministes. À partir de 1984, au sein de Vidéo Out, transformé en SARL, elle poursuit son exploration de sujets ignorés (pauvreté extrême, sans-abris, toxicomanie, prisons, mort des malades) et commence sa série sur l’inceste, « le tabou des tabous ».

Entre 1986 et 1994 à Paris, prenant la suite de Frédéric Mitterrand, Carole Roussopoulos dirige et anime le cinéma d’art et d’essai L’Entrepôt, espace culturel regroupant trois salles, une librairie et un restaurant. En 1995, elle revient vivre en Suisse, à Sion, et continue d’y travailler comme réalisatrice, défricheuse de terrains négligés: violences faites aux femmes, viol conjugal, combat des lesbiennes, excision, études sur le genre, mais aussi personnes âgées, dons d’organes, soins palliatifs, handicap. « Le moteur de ma révolte, et donc le moteur de cette énergie que je déploie encore aujourd’hui pour dénoncer les injustices, c’est tout simplement [mon intolérance pour] le manque de respect à l’égard des autres », expliquait récemment celle qui aimait à se comparer à la figure de passeuse au volley-ball (« tu prends la balle et tu la passes »).

En 1999, elle réalise Debout! Une histoire du Mouvement de libération des femmes (1970-1980), un long-métrage documentaire qui alterne images d’archives et entretiens avec les femmes qui ont créé et porté le mouvement en France et en Suisse. Le film rend hommage à leur intelligence, leur audace et leur humour et a enthousiasmé les jeunes féministes: « Les vidéos montrent les yeux qui brillent encore aujourd’hui, trente ans après. Le rôle des images dans la transmission est donc décisif, elles permettent de casser les clichés », soulignait Carole Roussopoulos. C’est avec le même souci de transmettre une histoire méconnue et souvent falsifiée, qu’elle s’était récemment engagée dans le projet « Témoigner pour le féminisme », mis en place par l’association Archives du Féminisme (France) en partenariat avec le LIEGE (Laboratoire Interuniversitaire en Études Genre de l’Université de Lausanne) et l’Espace Femmes International (Genève), et qui entend répondre à l’urgence de sauvegarder la mémoire des luttes féministes passées et actuelles.

Carole Roussopoulos a réalisé et monté plus de 120 documentaires, toujours dans une perspective féministe et humaniste, mue par la volonté constante de « faire comprendre que c’est un grand bonheur et une grande rigolade de se battre ! Nous avons toutes à gagner de lever la tête, tout le monde, tous les opprimés de la terre ».

UNE GÉANTE DU DOCUMENTAIRE POLITIQUE
Dès 2007, la Cinémathèque française a rendu un vibrant hommage à cette « géante du documentaire politique à l’instar de Joris Ivens, René Vautier, Chris Marker ou Robert Kramer », selon la formule de Nicole Brenez. Ces dernières années, le travail vidéo de Carole Roussopoulos a ainsi fait l’objet de programmations dans le monde entier : aux festivals de La Rochelle, Nyon (Suisse), Trieste (Italie), à la Tate Modern (Londres), ou encore en Turquie et au Québec.

En 2001, Carole Roussopoulos a été nommée Chevalière de la Légion d’honneur et en 2004, elle a été lauréate du Prix de la ville de Sion. Le 9 octobre 2009, elle a reçu le prestigieux Prix culturel du canton du Valais pour l’ensemble de son œuvre. Une œuvre actuellement conservée à la Médiathèque de Martigny en Suisse, mais également archivée à la Bibliothèque nationale de France à Paris et qui n’a pas cessé de susciter notre intérêt et notre admiration.

Parmi les nombreux films réalisés par Carole Roussopoulos, citons :
Genet parle d’Angela Davis (1970)
Le F.H.A.R. (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) (1971)
Y a qu’à pas baiser! (1971-1973)
Lip: Monique (1973)
Les Prostituées de Lyon parlent (1975)
S.C.U.M. Manifesto (1976)
Maso et miso vont en bateau (1976)
Le Viol: Anne, Corinne, Annie, Brigitte, Josyane, Monique et les autres… (1978)
Profession: agricultrice (1982)
La Mort n’a pas voulu de moi: Portrait de Lotte Eisner (1984)
Les Clés de Mauzac (1987)
L’Inceste, la conspiration des oreilles bouchées (1988)
Les Hommes invisibles (1993)
Debout! Une histoire du Mouvement de libération des femmes (1970-1980) (1999)
Donner c’est aimer (2002)
Vieillir en liberté (2002)
Viol conjugal, viol à domicile (2003)
Il faut parler: Portrait de Ruth Fayon (2003)
Le Jardin de Lalia: des microcrédits pour les femmes maliennes (2004)
Des fleurs pour Simone de Beauvoir (2005)
Les Années volées (2005)
Sans voix… mais entendus! Un hommage aux soins palliatifs (2006)
Pour vous les filles! (2006)
Je suis un être humain comme les autres (2006)
Femmes mutilées, plus jamais! (2007)
Mariages forcés, plus jamais! (2008)
Ainsi va la vie. Cancer: de la peur à l’espoir (2009)
Pramont: une deuxième chance (2009)
Delphine Seyrig: un portrait (2009)

Carole Roussopoulos a récemment accordé un long entretien à Hélène Fleckinger pour la revue Nouvelles Questions Féministes (volume 28, n°1, 2009, p. 98-118).
Un coffret DVD, accompagné d’un livre et comportant une sélection de vidéos tournées dans les années 70, sortira chez Métis Presse (Genève) en 2010.

Archives Carole Roussopoulos

Texte reproduit avec l’autorisation d’Hélène Fleckinger