Les homosexuels en France ont une histoire lourde et douloureuse. Niés, caricaturés, violentés, leurs pratiques sexuelles pénalisées par la loi, criminalisées sous le régime de Vichy… Qualifiée de « fléau social » entre 1960 et 198, l’homosexualité est considérée comme une maladie par l’Organisation mondiale de la santé jusqu’en 1991… Ils respirent un peu, après la seconde guerre mondiale, pendant « La parenthèse enchantée » (1954-1986) : trois décennies qui s’ouvrent à l’évolution des mœurs et se referment sur l’apparition du VIH… Avec cette pandémie, une communauté décimée va peu à peu devoir se battre pour apprendre à se protéger et pour pouvoir l’être. Le combat est dur car longtemps, l’homophobie aura empêchée une prévention ciblée et efficace…

68 – 81 : le temps de l’innocence

À Paris, malgré la « Brigade des Parcs et Jardins » qui fiche les gays ramassés aux Tuileries, la terreur ne décourage pas les rencontres… Des lieux d’activité sexuelle entre garçons, dans le noir, apparaissent en 1975, rue Sainte-Anne. Dans le même quartier, un sauna immense, le Continental-Opéra, ouvre avec une apparente tolérance de la police…  À partir de 1979, 571 numéros du Gai Pied vont rythmer la vie des gays, avec notamment ses petites annonces. Au milieu des années 80, la France découvre aussi les joies du minitel ! Le 4 août 1982, Robert Badinter « dépénalise » l’homosexualité en alignant la majorité sexuelle sur celles des hétéros… (Lire: La «dépénalisation», l’autre bataille pour l’égalité des droits, racontée par Antoine Idier)
Partout dans le monde, un « milieu gay » se développe, une communauté se structure, une fierté naît, des revendications apparaissent. Les échanges sexuels, bien sûr, se libèrent ! Mais aux Etats-Unis depuis 1969, on a noté une forte recrudescence de maladies sexuellement transmissibles…

1981 : l’année du « Cancer gai »

Le 7 juin 1981 à Paris, le professeur Willy Rozenbaum lit un article intriguant dans une revue d’épidémiologie sur 5 cas de pneumonie et d’infections par cytomégalovirus. … Quelques heures plus tard, deux patients se présentent à lui, et il fait la correlation avec les patients américains car tous sont gays. Le 4 juillet. Nouvel article aux Etats-Unis : «Cancer rare chez 41 homosexuels» qui s’inquiète de la prolifération du sarcome de Kaposi, une forme de cancer de la peau. Un temps, le poppers est mis en accusation. C’est au début, une maladie inconnue, difficile à comprendre mais c’est bien par voix sexuelle et sanguine que se transmets, ce que l’on appellera le VIH. Le choc de la mort des premiers homosexuels infectés va créer un trouble, et vider, un temps, les backrooms…

Retard à l’allumage

Il faudra attendre longtemps avant que les pouvoirs publics s’alarment, car l’homosexualité est traitée avec une pince sur le nez. Une contamination par voie sexuelle, encore plus. Bientôt, les homosexuels se contaminent en masse, mais les gouvernements de François Mitterrand font la sourde oreille. Ni les préservatifs, ni les seringues ne sont en vente libre. Les associations, et leurs très faibles moyens, font ce qu’elles peuvent pour informer (il faudra attendre 1987 pour que la France autorise la publicité sur le préservatif). Des distributeurs automatiques de préservatifs existent aux USA, ce qui n’aura pas empêché l’hécatombe…

À partir de 1983 : Création de nombreuses associations comme ARCAT-SIDA, SOL EN SI, ACT UP, etc…. AIDES est créée en septembre 1984 par le sociologue Daniel Defert, à la suite du décès de son compagnon, le philosophe Michel Foucault des suites d’une maladie opportuniste liée au sida. Dès 1985, la première brochure de prévention pour les gays est créée, ainsi qu’une permanence téléphonique. En 1986, AIDES lance sa 1ère campagne « Pensez à votre ami… Le préservatif »

La première campagne étatique (« Le sida ne passera pas par moi ») date de 1987, six ans après le début de l’épidémie. Elle est largement commentée mais ne fait peur à personne, contrairement aux campagnes britanniques ou australiennes, un peu plus percutantes.

 

1987 : Enfin un espoir contre le sida

Au pic de l’épidémie en France, les autorités médicales autorisent la mise sur le marché de l’AZT (Retrovir), le premier médicament qui permet — relativement — aux séropositifs de survivre avec le VIH. Certaines personnes séropositives prennent parfois jusqu’à cinquante cachets par jour pour palier aux effets secondaires du virus…

Les campagnes officielles qui se succèdent jusqu’au milieu des années 90 sont souvent très timides : « Les préservatifs vous souhaitent de bonnes vacances», ça ne provoque pas de choc de conscience. De plus, ces campagnes ne s’adressent toujours pas directement aux premiers concernés, les gays et n’évoquent clairement pas les pratiques sexuelles à risque. On fait la promotion du préservatif mais sans dire pourquoi…

En 1992, Pierre Béregovoy, alors Premier ministre annule une campagne la veille de son lancement. En 1995, les militants d’Act Up sont furieux que le gouvernement Juppé ait censuré une campagne de prévention à cause de visuels explicites.

Le « zap » (manifestation « perturbatrice » typique d’Act Up) à l’occasion de la conférence de presse d’Elisabeth Hubert, la nouvelle ministre de la Santé, est resté dans les mémoires.

À REVOIR ICI dans le documentaire Zap de Vincent Martorana (à partir de 1’03’39) :

1996 : le tournant des trithérapies, focus sur le dépistage

En février 1996,  les chercheurs annoncent les résultats très encourageants d’une nouvelle manière de traiter le VIH, la trithérapie, grâce à une nouvelle classe de médicaments : les antiprotéases. La communication s’oriente alors vers le dépistage pour permettre une prise en charge plus précoce, pour être plus efficace. Pour contrer un rebond de la maladie site à ces traitements, des campagnes rappellent l’importance de l’épidémie, comme celle de l’INPES, organisme étatique chargé de la santé: « Le sida, on en meurt encore ».

20 ans après, plus de 37 millions de personnes vivent avec aujourd’hui, dont 17 seulement sont sous traitement.

2000-2008 : réduction des risques, TASP

Des associations comme Aides vont davantage mettre en avant le concept de réduction des risques, qui consiste à s’adapter aux besoins des usagers, sans jugement moral. La prévention s’individualise : si vous ne vous protégez pas avec un préservatif, pratiquez le coït interruptus, n’avalez pas, essayez de sniffer au lieu d’injecter des drogues… etc. Mais surtout : le dépistage et encore le préservatif, dont l’usage a tendance à baisser en même temps que la maladie fait moins peur, qu’on la « vit mieux »…

En 2002, Lionel Jospin ordonne l’annulation d’une campagne jugée « trop osée »… On y représentait diverses pratiques sexuelles auxquelles le public pouvait s’identifier. On y rappelait le message : « Il y a 1000 façons de vivre sa sexualité. Et deux réflexes à adopter : « le préservatif à tous les coups. Le dépistage au moindre doute ».

On se souvient aussi de la campagne Tête de mort et la campagne Cercueil et serpent de Aides, qui est venu secouer les esprits.

En contrepoint, en 2003, la campagne DICK tente de faire « sourire »…

En 2005, AIDES refuse les créations de l’agence de publicité TWA, présentant les séropositifs sous forme de scorpions, car jugée trop stigmatisante pour les séropositifs et donc contre productive.

Des opérations de communication visent aussi à lutter contre ces discriminations envers les séropositifs, comme dans ce clip de l’INPES où Didier Drogba prend dans ses bras des séropositifs.

En 2008, on apprend que les patients bien traités ont une charge virale indétectable, et donc, ne sont plus contaminants…

La mairie de Paris – le cœur de l’épidémie – produit régulièrement des campagnes. En 10 ans, la communication de la ville de Paris a varié entre la peur à l’humour.

Les peoples, et même les politiques, s’y mettent : « Voteriez-vous pour moi si j’étais séropositif ? »/ « Si j’étais sérpositif-ve » ou chantent « Sa raison d’être » pour le Sidaction…

La prévention au temps du TASP et de la PREP

Les moyens alloués à la prévention ne sont plus ce qu’ils étaient. Alors les messages se focalisent sur les populations les plus à risque : les gays ont encore deux cent fois plus de risque d’être contaminés que les hétérosexuel.le.s. L’état via L’INPES (qui deviendra Santé publique France) annonce sur les sites gays, finance des projets adhoc (comme des vidéos réalisées par Yagg), annonce sur les sites de rencontres comme Gayvox…  et lance Prends-moi, un site et un magazine qui est déployé dans les lieux gays. Le site est depuis devenu http://www.sexosafe.fr/

Ces dernières années, l’Inpes a pu faire des campagnes plus explicites pour la population gay, mais en 2016, le ministère demande à l’agence d’ajouter une campagne destinée aux hétéros, diluant ainsi l’impact pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes.

La Prep – une pilule préventive qui empêche la contamination par le VIH  – est autorisé en 2012 aux Etats-Unis, en 2015 en France. La prévention combinée et personnalisée devient courante : « les situations varient, les modes de protection aussi » annonce l’Inpes en 2016 : le traitement pré-exposition et aussi post-exposition, les préservatifs, le fait que les séropositifs soient non-contaminants, le dépistage et le soin régulier des IST, et bien sûr, le dépistage pour tous, avec les tests rapides qui sont arrivés dans les lieux associatifs en 2013.

Aides, très impliquée sur la PrEP en fait notamment la promotion avec cette campagne nationale de juillet 2018.

À ce jour, aucun vaccin n’a été trouvé et le Sida a fait  plus de 30 millions de morts en 30 ans. En 2018, 36,7 millions de personnes vivaient avec le VIH/Sida dans le monde, dont plus des deux tiers en Afrique. Seulement 53 %  des personnes vivant avec le VIH ont accès au traitement antirétroviral.

Les campagnes doivent se renouveler, encore et encore, pour rappeler aux plus jeunes les principes de la prévention, pour qu’un jour, on puisse imaginer un monde sans sida…

 

Sources :