Le paysage médiatique LGBT français semble traverser depuis quelques années une grave crise, marquée notamment par la disparition du site d’information Yagg.com (2008-2016) et du magazine Têtu, qui a connu deux liquidations judiciaires en 2015 et 2018 mais devrait faire son retour en kiosques d’ici la fin de l’année. En réalité, la précarité et la fragilité sont depuis l’origine des constantes de la presse homosexuelle française, qui peine à trouver un modèle économique durable. Nous vous proposons ici, en trois parties, un bref historique (non-exhaustif) de ses principaux titres qui, malgré une existence parfois brève, ont profondément marqué la vie et le militantisme homosexuels en France.

 

Akademos (1909)

C’est en 1909 que paraît la première revue homosexuelle française, Akademos, sous-titrée Revue mensuelle d’art libre et de critique. On doit cette initiative à un jeune aristocrate fortuné de 29 ans, le baron Jacques d’Adelswärd-Fersen (1880-1923, photo ci-dessus), qui s’inspire sans doute de la revue allemande Der Eigene, première revue homosexuelle au monde lancée en 1896 par Adolf Brand. Un mois après la parution du premier numéro, le 15 janvier 1909, la prestigieuse revue Le Mercure de France salue l’arrivée de ce nouveau confrère en des termes élogieux : « Akademos […] est une revue somptueuse, imprimée avec luxe et bon goût. Toutes les belles choses n’ont heureusement pas un destin court et il faut souhaiter la durée à ce nouveau recueil ».

Las, contrairement aux souhaits du Mercure de France, l’expérience tourne rapidement court, probablement parce que trop coûteuse. Seuls douze numéros paraîtront, au rythme d’un par mois entre janvier et décembre 1909. Par une cruelle ironie du sort, la première parution périodique homosexuelle française préfigure ainsi le destin de beaucoup de ses successeurs, qui disparaîtront eux aussi au bout de quelques numéros seulement en raison de leur fragilité financière !

Pourtant, Akademos lègue aussi à la presse homosexuelle française un autre héritage, beaucoup plus glorieux : un militantisme têtu (quoique réformiste) en vue de « réhabilite[r] l’autre Amour », un combat contre les préjugés de l’époque et ce qu’on n’appelle pas encore l’homophobie. Dès lors, cette dimension militante et engagée irriguera la quasi-totalité de la presse homosexuelle à venir, aussi bien en France qu’à l’étranger.

 

Inversions / L’Amitié (1924-1925)

Ce n’est qu’une quinzaine d’années plus tard qu’une nouvelle parution reprendra le flambeau d’Akademos : la revue Inversions, lancée en novembre 1924 par deux jeunes hommes de 24 et 27 ans. Gustave Beyria et Gaston Lestrade sont deux employés de la Poste originaires du Gers : non plus donc des aristocrates comme Jacques d’Adelswärd-Fersen mais plutôt des gens modestes. Inversions se définit comme « entièrement consacré à la défense des homosexuels » et « proclamera sans cesse que les invertis sont des gens normaux et sains ». Sous divers pseudos, l’artiste Claude Cahun et le juriste Eugène Whilelm y publient de nombreux textes.

Dès l’année suivante, et sous la menace d’un procès, la revue se rebaptise L’Amitié (1925)… pour un seul numéro. Ce changement de nom n’empêchera pas en effet sa condamnation pour « outrages aux bonnes mœurs » et propagation des méthodes anticonceptionnelles (en vertu de la loi du 31 juillet 1920, votée dans le contexte d’une France saignée à blanc par la Grande Guerre et soucieuse de sa natalité).

Beyria et Lestrade sont jugés et condamnés à six mois de prison. On n’entendra plus jamais parler d’eux ensuite. Inversions et L’Amitié inaugurent ainsi un sort qui sera celui de nombre de publications homosexuelles françaises : celle de l’interdiction par les pouvoirs publics au nom des bonnes mœurs ou de la protection de la jeunesse.

Pour Michel Carassou, qui a publié en 2016 un livre avec l’intégralité des numéros (Inversions, éditions Non Lieu), il s’agit de la «première revue gay militante». Il s’en expliquait il y a deux ans dans une interview avec Xavier Héraud pour le site Yagg.com.

 

Futur (1952-1956)

Futur (© Hexagone Gay)

Il faudra attendre plus d’un quart de siècle pour que les fondateurs de Inversions/L’Amitié trouvent un héritier en la personne de Jean Thibault, un jeune homme de 22 ans qui lance en 1952 la revue Futur. Futur sera, plus encore que ses prédécesseurs, une revue militante et fermement engagée, avec un ton « virulent et anticlérical ». Le journal n’hésite pas à s’en prendre nommément aux « puritains [qui] veulent à tout prix nous délivrer du mal » et aux Tartuffes (« Tartufe (sic) est méprisable et haïssable, mais Tartufe règne sur les pouvoirs », proclame l’exergue du journal dès son premier numéro).

Parmi les têtes de Turc favorites de Futur figure le MRP, Mouvement Républicain Populaire (mais « Mouvement des Refoulés Pratiquants » pour Thibault !), un parti chrétien-démocrate fondé par des Résistants catholiques à la Libération. Le MRP se alors pose en garant des valeurs familiales et chrétiennes et participe à l’atmosphère viriliste et nataliste de l’après-guerre (ainsi, la loi adoptée par le régime de Vichy en 1942, qui relève l’âge de la majorité sexuelle à 21 ans pour les relations homosexuelles, est conservée à la Libération).

Jean Thibault s’en prend particulièrement au président du MRP d’alors, le député et ancien ministre de la Justice Pierre-Henri Teitgen (rebaptisé « Teitgen-le-termite » !). Malgré ces outrances verbales (d’autant plus risquées que dans la France de l’après-guerre, s’attaquer à un ancien résistant comme Teitgen relève quasiment du sacrilège, surtout lorsqu’on a à peine vingt ans et qu’on ne peut évidemment s’enorgueillir d’exploits similaires pendant l’Occupation), Futur va réussir un petit exploit, celui de survivre pendant presque quatre ans (d’octobre 1952 à avril 1956) : elle sera donc la première revue homosexuelle française à paraître pendant plus d’une année !

 

Arcadie (1954-1982)

Arcadie. (Hexagone gay)

Deux ans seulement après la parution du premier numéro de Futur apparaît une nouvelle revue dont la longévité sera bien plus importante (vingt-huit ans) et l’impact bien plus déterminant : Arcadie est la publication de l’association du même nom. La revue et l’association sont créées en 1954 par un ancien séminariste défroqué de 32 ans, André Baudry (mort en février 2018 à l’âge de 95 ans). Arcadie reçoit le soutien des écrivains Roger Peyrefitte et Jean Cocteau. Malgré ces parrains de renom, elle est interdite à l’affichage et à la vente aux mineurs dès son premier numéro et jusqu’en 1975. Baudry est même traduit en correctionnelle (sans être condamné) pour outrage aux bonnes mœurs en février 1955.

Pourtant, plutôt que de faire l’éloge de l’homosexualité, Arcadie préfère promouvoir le concept d’« homophilie » et s’insurge contre les homosexuels trop efféminés, « ces caricatures, ces marchands d’amour ou d’étreintes, ces exhibitionnistes, ces garçons qui n’ont plus rien d’un garçon ». En cela, Arcadie est une revue très différente de Futur, plutôt parisianiste et qui dénonce régulièrement dans ses colonnes les contrôles policiers dont font l’objet les établissements homosexuels du quartier Saint-Germain (qui est alors devenu « le P.C. de l’homosexualité »). Baudry, au contraire, est « irrité par les journaux qui soulignaient l’atmosphère anticonformiste du quartier existentialiste ».

Faut-il en déduire qu’Arcadie était une revue surannée et son chef un moraliste austère et pudibond ? Après Mai 68 et l’essor des mouvements de libération homosexuelle beaucoup plus radicaux, la personne d’André Baudry et la revue qu’il avait fondée feront l’objet de maintes attaques de la part de militants homosexuels qui lui reprochaient d’avoir voulu « respectabiliser » et « normaliser » l’homosexualité en en gommant la dimension sexuelle (notamment en préférant mettre en avant « l’homophilie » plutôt que l’homosexualité) et révolutionnaire. En 2009, l’histoire du mouvement homophile et de son chef est pourtant réhabilitée par un ouvrage « en forme d’ego-histoire » de l’universitaire anglais Julian T. Jackson, lui-même ancien membre de la défunte association, qui déplore ce qu’il appelle la « légende noire d’Arcadie ».

 

Juventus (1959-1960)

Juventus (© Hexagone Gay)

Juventus (© Hexagone Gay)

Arcadie n’est d’ailleurs seule à conspuer les « folles », jugées responsables de la mauvaise réputation des homosexuels. Sur ce point au moins, elle est rejointe par une autre revue bien éphémère, puisqu’elle ne paraîtra que de 1959 à 1960 : Juventus. On y lit ainsi : « Tu dis que l’on te rejette ? Vas donc un soir à Saint-Germain-des-Prés et ouvre ton œil, le bon, pour regarder tes semblables. Vois leur allure, vois leurs gestes, entends leurs cris et considère leurs manies. Si tu te révoltes, c’est que tu as compris. Tu as compris qu’un homme, un vrai, ne peut pas supporter qu’un autre homme caricature une femme »1. Toutefois, Juventus rejette le concept d’homophilie cher à André Baudry et exhale une homosexualité qui n’a pas peur de dire son nom, à la fois jeune et virile. Cela amène Georges Sidéris à considérer dans son étude sur la vie homosexuelle parisienne dans les années d’après-guerre que « même si Juventus est une revue éphémère, son discours et ses photos tournées vers la santé, le corps, la nature, la jeunesse, sont plus en phase avec l’esprit de cette époque, où la France se modernise, accède à la société de consommation, connaît la vigueur du baby-boom et où le corps se laisse découvrir et regarder ( il suffit que l’on pense au film Et Dieu créa la femme de Roger Vadim avec Brigitte Bardot) ».

Ce désir de respectabilité, qu’on retrouve aussi bien chez Arcadie que chez Juventus, sera bientôt balayé par l’irruption, dans la foulée de Mai 68, d’une multitude de publications beaucoup plus radicales, qui proclament le caractère révolutionnaire de l’homosexualité.

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Bibliographie :

– Patrick Cardon, Dossier Jacques d’Adelswärd-Fersen, Cahier Question de Genre n°21, éd. Gay-Kitsch-Camp, 1991, 140 p.

– Mirande Lucien, Akademos, Jacques d’Adelswärd-Fersen et « la cause homosexuelle », Cahier Question de Genre n°48, éd. Gay-Kitsch-Camp, 2000, 152 p.

– Mirande Lucien, Inversions (1924-1925), L’Amitié (1925). Deux revues homosexuelles françaises, Cahier Question de Genre n°58, éd. Gay-Kitsch-Camp, 2006, 259 p.

– Pierre Albertini, article « Médias », in Dictionnaire de l’homophobie, sous la dir. de Louis-Georges Tin, PUF, 2003, 451 p.

– Olivier Jablonski, article « Futur » in Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, sous la dir. de Didier Eribon, Larousse, 2003, 548 p.

– Christopher Miles, Arcadie, ou l’impossible Éden, in La Revue H n°1, été 1996, p. 25-36.

 

Cet article a été rédigé grâce au soutien de la Dilcrah