Du 6 au 8 octobre, plus de 500 lesbiennes* se sont rencontrées à Vienne pour parler politique, culture, migrations, familles, sexualité, histoire, ou santé comme l’explique Johanna Luyssen dans Libération. Comment s’est organisée cette conférence, qu’en retenir ? Enquête dans les coulisses d’un événement unique en son genre (photos : Petra Paul).

Une première en Europe

L’idée commence à germer en octobre 2016 à la conférence de l’ILGA, à Chypre, explique Alice Coffin, co-organisatrice de l’European Lesbian* Conference. D’un workshop sur une thématique spécifiquement lesbienne réunissant quelques dizaines de femmes de plusieurs pays se dégage un constat cinglant : « On s’est rendu compte que quelle que soit l’origine des lesbiennes, même si on vit dans des situations sociales et politiques extrêmement différentes, on s’accordait sur le fait que qu’il n’y avait jamais d’espace de visibilité des lesbiennes que ça soit dans les conférences LGBT ou féministes internationales mais aussi dans les médias ou en politique.

Il y a une invisibilisation totale des questions lesbiennes. »


Equipe organisatrice de la conférence. Alice Coffin, quatrième en partant de la gauche.

De cette problématique est née une solution concrète :

« Sur les questions lesbiennes, les organisations LGBT et les organisations féministes se renvoient systématiquement la balle et ce quel que soit le pays : on s’est dit que la meilleure solution était de créer quelque chose par nous-même. »

A événement exceptionnel, dispositif exceptionnel. Celle qui fait partie de l’organisation de la conférence se félicite : « Là où j’ai été sidérée c’est dans le mode de fonctionnement qu’on a choisi : on a reçu 120 propositions d’interventions et au lieu d’en sélectionner quelques-unes, on s’est dit que les personnes qui ont envoyé leurs propositions, il fallait les faire parler. On a décidé de faire parler 3-4 personnes par section thématique. » sans manquer de préciser, avec le sourire : « Le soir on avait organisé un événement de drague en extérieur qui a été très productif pour certaines. C’était un mélange d’amour, de militantisme et de discussions politiques… »

Un budget pour 500 lesbiennes invitées, nourries et logées

Lorsqu’on aborde l’aspect financier, Alice Coffin ne se cache pas, chiffres à l’appui : « C’est le nerf de la guerre : sur les 424 millions de dollars distribués dans le monde en 2013/2014 aux projets LGBT, seuls 2 %, (9,5 millions) l’ont été spécifiquement aux lesbiennes. La cause lesbienne est sous-financée : contrairement aux conférences de l’ILGA qui reviennent très cher aux participant.e.s, on s’est dit qu’on allait faire venir 300 personnes (500 au final, ndlr), et que ces personnes allaient venir gratuitement, sans qu’elles aient à payer leur voyage. » Elle confie que l’EL*C a récolté jusqu’à 100 000 € pour financer l’événement ; des subventions qu’il a fallu aller chercher auprès des fondations et organisations européennes comme Astraea (voir la liste complète). La même logique apparaît :

« Si tu n’es pas visible, ça veut dire que tu n’existes pas, si tu n’existes pas, tu ne peux pas réclamer des droits et les situations d’oppressions et de discriminations subies par les lesbiennes perdurent. »

Cérémonie d’ouverture.

Il fallait aussi réveiller les associations françaises : « Les organisations françaises lesbiennes ne vont pas forcément agir pour l’Europe de l’Ouest : il y a tellement de pays à aider, où la situation est catastrophique. De plus, non pas que nous, lesbiennes, ne sachons pas aller chercher de l’argent mais souvent on se mobilise pour d’autres, dans la lutte pour l’avortement, au sein du MLF, contre le VIH, pour les migrant.e.s, etc. » Et la co-organisatrice de l’événement de conclure :

« Qui s’occupe de nous finalement ? Si personne ne s’occupe de nous, personne ne le fera. »

Orientation européenne et visibilité

Si la conférence a été organisée à Vienne, ça n’est pas un hasard. Belgrade avait un temps été sélectionnée mais certains aspects logistiques ont fait peser la balance vers la capitale autrichienne, au centre de l’Europe. On discerne ainsi dans les propos d’Alice Coffin une volonté de rassembler au-delà du continent : « On a fait attention à ce que ça ne soit pas un rassemblement de lesbiennes blanches. On a écouté la parole de femmes rroms, de femmes noires, de femmes de Turquie. J’ai entendu tout un tas de choses : des lesbiennes du Kazakhstan qui ont affaire à la police qui leur renifle les doigts ou des lesbiennes en Hongrie qui ont créé un média spécifiquement lesbien. Il y avait des activistes de base, mais aussi des femmes très influentes comme Linda Riley qui est à la tête du magazine lesbien Diva ou Ulrike Lunacek, la candidate des Verts aux législatives autrichiennes qui a ouvert la conférence. Personnellement, ma page Facebook s’est transformée : j’ai des lesbiennes de partout qui apparaissent et c’est exactement ce qu’on voulait faire, créer un réseau qui est en train d’émerger grâce à la conférence. »

Ulrike Lunacek

L’invisibilisation des lesbiennes a été au centre des problématiques ainsi que son corollaire : l’absence d’études sur les lesbiennes. Or Alice Coffin explique : « On en manque cruellement et pour être pris.e.s au sérieux, si on veut que le gouvernement ou que le parlement européen se dise « là on a un problème, on va engager une politique là-dessus », il faut pouvoir le prouver et il faut que les universitaires s’y intéressent. Les grandes organisations internationales ne le font pas : on parle des gays, des intersexes, des trans, mais jamais des lesbiennes. C’est vraiment la partie invisible de la communauté. Il y a aussi besoin d’une organisation plus large, d’un réseau, c’est ce qu’on attend de l’avenir de la conférence, d’avoir des instances de lobbying, de représentation auprès des différents gouvernements européens et des médias. »

Parmi les Françaises, une représentante de l’association Flag!

Parmi les participantes françaises on pouvait retrouver Silvia Casalino, qui fait aussi parie de l’organisation et de la LIG (Lesbiens d’Intérêt Général), Pascale Lapalud et Chris Blache de « Genre et ville », cette dernière ayant présenté un atelier sur la géographie des corps, la présidente de l’Inter LGBT Aurore Foursy, des journalistes de l’AJL, une représentante du collectif « féministes contre le cyber-harcèlement ». Alice Coffin s’enthousiasme aussi de la couverture médiatique en indiquant : « Les médias français ont aussi joué le jeu, Le Monde et Libération en ont parlé. Pour Libération, Johanna Luyssen était venue spécialement pour la conférence ».

La policière Géraldine Séjournant représentait l’association française Flag! et l’European Gay Police Association en compagnie d’une collègue néerlandaise de l’association Roze in Blauw. Elle est bien consciente du manque de confiance de certaines lesbiennes envers la police mais explique l’action de son association :

« Nous devons travailler en interne pour sensibiliser les futurs policiers aux différentes discriminations comme nous le faisons dans les écoles de police notamment et également en créant du lien avec la communauté LGBT+ afin que les personnes victimes d’agression soient moins réfractaires à déposer plainte.

La diffusion récente des chiffres concernant le nombre d’infractions liées à l’orientation sexuelle qui était une demande de Flag ! permettra sans doute également de prendre conscience du travail qu’il reste à faire dans ce domaine. Si nous avons pu faire changer la perception de certaines personnes concernant les forces de l’ordre, nous aurons réussi notre pari de faire évoluer les mentalités, toutes les mentalités afin que chacun comprenne bien que notre combat, notre but est identique et que notre mission est de protéger tous les citoyens. » Elle est notamment intervenue auprès de l’intervenante kazakhe, harcelée par la police dans son pays : « J’ai pu échanger avec l’intéressée en aparté après son témoignage poignant et cet échange légitimise à lui seul, même s’il n’a pas été relayé, la présence d’associations comme la nôtre à cette conférence. De plus, j’ai pu expliquer notre démarche avec les participantes en dehors des groupes de travail et ces échanges étaient tout aussi importants pour moi. »

 


Géraldine Sejournant, à droite.

Une première complètement réussie

« C’était génial », « on s’en remet à peine » : les mots manquent à Alice Coffin qui jouait le rôle de community manager sur internet. Elle poursuit : « c’était super émouvant de voir tous ces témoignages. Il y avait une grosse union, de grosses énergies. Bien sûr il y a des choses qui ont divisé les lesbiennes mais il n’y a pas eu de moment de déchirement, ça convergeait vers une grosse énergie politique. » Celle qui a aussi animé un atelier sur les médias n’en revient pas : « Je l’ai vécu de manière complètement extraordinaire et épuisée, mais ça ce n’est pas très grave. J’étais surtout sidérée. Je savais que c’était quelque chose d’important qui était en train de se passer. On avait des échos mais tant que ça n’était pas arrivé, je pense que tout le monde attendait de voir comment ça allait se passer. Moi ce qui m’a épatée, je le savais parce qu’on avait beaucoup travaillé, mais c’est que c’était hyper professionnel. »

Géraldine Séjournant valide ce discours, elle relate son expérience : « Certains ateliers étaient très instructifs, notamment ceux concernant les actions pouvant être engagées auprès des Nations Unies. Les groupes de travail se voulaient didactiques pour envisager des pistes de réflexion et des moyens d’actions pour l’avenir. Cet événement crée du lien, c’est évident, et permet d’élargir son horizon en s’inspirant d’autres pays ou d’apporter une vision très différente de ce que l’on peut vivre en France par exemple. De la même façon cela crée un espace spécifiquement orienté sur les problématiques lesbiennes également, ce qui semble parfois manquer aux dires de certain.e.s. » Et de revenir sur les problématiques françaises : « les questions de l’adoption, de la filiation ont été posées et pas seulement pour la France. Malheureusement, ces problèmes sont partagés par d’autres pays européens et l’incompréhension devant les différences de traitements notoires concernant les couples est une réalité. »

Vers une deuxième édition ?

Une deuxième édition est déjà en discussion, elle devrait se passer encore plus à l’Est que Vienne. Alice Coffin l’affirme, cette première conférence doit faire naître un réseau, un lobby lesbien européen, pour que les revendications lesbiennes en Europe soient entendues. Elle aimerait aussi que les financements suivent, pour une deuxième édition mais aussi parce qu’elle et les autres organisatrices travaillent bénévolement et souhaiteraient être soutenues. Pour le moment, des notes ont été prises pour l’intégralité des conférences et ateliers. Un rapport sera mis en ligne et accessible gratuitement à tout.e.s.

* Pourquoi l’astérisque ? : « parce que quiconque s’identifie ou a des idées pour faire avancer la cause est le bienvenu », dixit Alice Coffin. « On a voulu que le mot lesbien soit dedans, car je pars du principe que ce qui n’est pas nommé n’existe pas, c’est important de nommé les lesbiennes mais on ne voulait exclure personne. En France, il y a des débats sur l’écriture inclusive, en Italie, ils se contentent de mettre une astérisque. Ça permet de garder l’identité lesbienne, mais aussi de l’élargir. »