Bien avant de recevoir le prix de la création artistique à la première cérémonie des Out d’or en juin dernier, bien avant que le nom de son film Ouvrir La Voix ne soit sur toutes les lèvres, la réalisatrice Amandine Gay s’était longuement entretenue avec Yagg. Avec elle, nous avions abordé le racisme systémique et l’invisibilisation des noires dans l’imaginaire français, thématiques au cœur de son film, mais aussi la lesbophobie, la montée de la Manif pour tous et l’état de la communauté LGBT en France.

À l’occasion de la sortie tant attendue en salles de son documentaire qui donne la parole à 24 femmes noires de France et de Belgique, découvrez cette voix désormais incontournable et indispensable de l’afroféminisme.

 

LA SEULE NOIRE
Pour saisir l’origine d’Ouvrir La Voix, Amandine Gay doit dérouler le fil de sa propre vie. Née sous X en 1984, elle grandit dans la campagne lyonnaise : « J’ai eu un vrai moment de prise de conscience du fait d’être noire. Mes parents sont blancs et m’avaient dit que j’étais adoptée mais c’est tout. Le premier jour d’école en grande section de maternelle, on m’a dit « je ne te donne pas la main, parce que t’es noire ». D’un coup, j’ai appris que j’étais noire et que c’était suffisamment grave pour qu’on ne me donne pas la main ! Deux informations à digérer et un moment assez violent. C’est ça qui a donné le début du film, le jour où l’on apprend qu’on est noire. » Cette expérience, celle d’être la seule noire dans un milieu blanc, va structurer son rapport au monde : « Moins il y a de personnes qui nous ressemblent, plus on se pose de questions, plus on se sent loin de la norme. Partout où j’allais, j’avais l’impression qu’on ne voyait que moi. J’étais remise en question physiquement car je ne rentrais pas dans les critères de beauté locaux, ceux de la fille blonde aux yeux bleus. Même chose plus tard avec le fait de m’intéresser aux filles, et en même temps de ne pas me reconnaitre dans les milieux lesbiens. » Vers l’âge de 14 ans, elle intègre un club de basket de haut niveau à Bron : « Dans l’équipe, 70% des filles étaient lesbiennes contre 30% d’hétéros. Quasiment toutes les lesbiennes étaient blanches et plus âgées. Ces filles avaient des goûts très éloignés des miens, elles adoraient Jean-Jacques Goldman, donc je me disais que je ne devais pas vraiment être lesbienne ! Je ne me reconnaissais pas du tout !»

« Moins il y a de personnes qui nous ressemblent, plus on se pose de questions, plus on se sent loin de la norme. »

Comme dans son village d’origine, Amandine Gay se retrouve à nouveau la seule noire quand elle intègre SciencesPo à Lyon. Issue de la petite classe moyenne, le choc est immédiat : « C’était un autre monde, je me suis retrouvée entourée de gens qui avaient des références culturelles que je ne comprenais pas. Ça a aussi été ma découverte du racisme de gauche. J’ai grandi à la campagne où les gens pouvaient dire “on vote Le Pen mais on n’est pas raciste, toi et ton frère on vous aime bien”. Je détestais ça, mais rétrospectivement, c’est plus facile, parce que ça vient de gens qui sont bruts de décoffrage. C’est nettement moins problématique que les gens qui pensent être très ouverts d’esprit, mais qui sont pleins de préjugés et qui vont même vous expliquer que le racisme n’existe pas. En première année, une amie blanche était convaincue que le racisme, c’était fini. Elle pensait que j’exagérais, mais elle a vu que quand on faisait les courses, c’est moi que le vigile suivait et pas elle. Elle a compris qu’il y avait encore un problème en France. »

 

ÊTRE LÀ OÙ ON NE NOUS ATTEND PAS
Amandine Gay rédige son mémoire sur les enjeux et le traitement de la question coloniale, puis part à l’étranger, notamment en Australie pour y comparer l’enseignement de l’histoire coloniale. De retour en France, elle s’installe à Paris avec l’envie de travailler dans le monde du spectacle, passe les concours du conservatoire d’art dramatique et intègre celui du 16e. « Ayant grandi en France et ayant vu des films, j’aurais du me douter qu’il n’y avait pas de place pour les noires dans le théâtre français. Comment ai-je pu penser que le monde du spectacle serait différent du reste de la société ? Ce n’était pas plus ouvert, c’était pire ! Quand on est comédienne, on n’a aucune maitrise de la narration ou de la mise-en-scène, alors il faut rentrer dans les clichés.» Et ces fameux clichés sur les noires ne lui permettent de répondre qu’à des annonces pour des rôles de sans-papiers ou de prostituée. « Un ami directeur de casting m’a dit “Tu n’auras jamais les rôles que tu veux. Alors écris-les.” »

Avec des amies, elle se lance dans la création de programmes féministes « qui ne se voient pas, du style Bechdel Test ». Un des programmes s’appelle Médias Tartes, et met en scène cinq femmes qui lisent des magazines féminins « L’une d’elle était une lesbienne noire sommelière, donc complètement inspirée de moi. En rendez-vous avec les boîtes de productions, généralement face à des hommes blancs de plus de 50 ans, arrivé toujours ce moment magique où on nous disait qu’on regardait trop de séries américaines et que ces filles là n’existaient pas en France. Pour eux, une noire lesbienne et sommelière, ça n’existait pas. On est tellement éloignées qu’on ne peut même pas influer sur la fiction et changer les mentalités. » Amandine Gay songe alors à d’autres pistes : « J’ai pensé à créer un cabaret décolonial où on reprendrait toutes les chansons supers racistes, ou alors à un one-woman-show. Ce qui me dérangeait, c’est que l’humour a ce risque de passer à côté de la dimension subversive et de renforcer les clichés. J’ai beaucoup de mal avec l’humour “rions ensemble contre le racisme”. Au final, ça donne des films comme Qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu. » Pour Amandine Gay, aborder le racisme sous un angle trivial a ses limites : « Le racisme systémique vient du monde blanc. On ne peut pas en rire ensemble puisqu’une des deux parties produit un système qui nous discrimine. En rire ensemble, ça signifierait finalement que la discrimination ce n’est pas grave. Ça faisait plusieurs fois que des blancs me disaient “pourquoi tu ne fais pas un one-woman-show ?”. Mais si c’est là qu’on nous attend, c’est là qu’on ne doit pas être ! » Si ni la fiction, le cabaret ou le one-woman-show ne sont envisageables, Amandine Gay doit trouver un autre moyen. Le documentaire va finalement s’imposer comme sa meilleure solution.

« J’ai beaucoup de mal avec l’humour “rions ensemble contre le racisme”. Au final, ça donne des films comme Qu’est ce qu’on a fait au Bon Dieu?. »

 

CONTRE L’HYPOCRISIE
Pendant quatre ans, elle travaille d’arrache-pied à la création d’Ouvrir La Voix et doit porter toutes les casquettes, celle de réalisatrice, de monteuse, de productrice, d’attachée de presse… Le résultat est un puissant documentaire porté par une perspective afroféministe sur l’existence des femmes noires d’Europe francophone: « Je voulais montrer deux choses avec le film : une homogénéité d’expériences en tant que femmes noires et aussi une véritable diversité qui est absolument absente de l’imaginaire français et blanc. »

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Avec Ouvrir La Voix, Amandine Gay défend aussi le besoin pour les femmes noires de se réapproprier leur propre narration : « On ne veut plus être pris comme sujets d’étude, sujets d’émoi, par des personnes blanches qui font des carrières sur notre dos. C’est aussi une forme pernicieuse de racisme. Tous ces amis des noirs qui veulent nous aider, fascinés par la question des noirs, pourquoi ne déconstruisent-ils pas leur privilège ? Nous aussi, nous travaillons sur ces questions, mais on constate que les chercheurs et les chercheuses noires n’arrivent pas à avoir de postes dans les universités. » Elle cite l’exemple de Marie-France Malonga, première sociologue à faire une thèse sur la représentation des minorités noires à la télévision, qui a été utilisée par le CSA pour la conception d’un baromètre sur la diversité.

« On ne veut plus être pris comme sujets d’étude, sujets d’émoi, par des personnes blanches qui font des carrières sur notre dos. C’est aussi une forme pernicieuse de racisme. »

Pour Amandine Gay, il y a un enjeu économique dans la question de la diversité. Elle prend pour exemple le milieu de la culture et plus particulièrement du théâtre qu’elle connaît bien, et dénonce un discours de gauche hypocrite pour préserver un entre-soi blanc. «Bien sûr que l’idée du grand remplacement fait peur à ces gens ! Le jour où les personnes de couleur auront voix au chapitre, il y aura moins de travail pour les blancs. Le jour où il n’y aura pas de racisme systémique qui nous empêche d’accéder aux postes à responsabilité, le jour où on aura tou.t.e.s la chance d’aller sur une scène de théâtre, on sera enfin jugé sur notre niveau. » Au-delà de la critique du manque de diversité, elle identifie aussi des exemples de solutions simples : « Dans les universités scientifiques anglo-saxonnes, quand un colloque est organisé où il n’y a que des hommes invités, soit les hommes le boycottent, soit ils proposent des femmes pour parler à leur place. Un colloque, c’est rémunéré, c’est une occasion d’être publié par la suite, donc c’est vraiment important pour une carrière. Céder sa place, c’est accepter d’avoir moins d’avancement pour une justice sociale, pour l’égalité femme/homme. Pour moi, être un.e allié.e, c’est ça. Défendre une justice sociale, c’est être prêt.e à renoncer à ses privilèges. Et c’est là que les gens s’arrêtent en général. Ils disent facilement « je ne suis pas raciste », « on est tous humains ». Très bien, mais passer un bout de sa chemise, là ça devient plus difficile. »

 

TROUVER LES VOIX
Pour Ouvrir La Voix, Amandine Gay a rencontré 45 femmes noires de France et de Belgique. Elle en a retenu une vingtaine. « Ça n’a pas vocation à être exhaustif. Ce sont des femmes que je connaissais, ou que j’ai rencontré grâce à internet. Faute d’argent, je n’ai pas pu me déplacer hors de région parisienne. Si je le précise, c’est aussi par rapport à la question des lesbiennes, des bies et des trans. Par exemple, il n’y a pas de femmes trans dans le film, alors que les femmes noires trans sont parmi les populations les plus précaires. Je tenais aussi à ce que les femmes témoignent à visage découvert, mais je n’ai pas trouvé de femmes trans qui pouvaient le faire et c’est donc absent du film. Les créatrices du site Dolly Stud (qui a fermé en novembre 2015, suite à un harcèlement lesbophobe en ligne, ndlr) ont relayé l’appel à participation car je voulais des lesbiennes, des bies, des pans noires et j’ai eu plein de réponses… mais aux Antilles. Si j’avais eu une production, j’y serais allée ! Donc, oui, il manque des paroles, mais je sais qu’il y en aura d’autres. Mon idée était de faire un film et qu’ensuite, d’autres aient envie de faire le leur. »

Ouvrir La Voix – Extrait

En donnant à voir et à entendre les femmes noires dans toute leur diversité, Amandine Gay a réalisé le film qu’elle aurait voulu voir à 15 ans : « Je ne me voyais nulle part, je n’avais aucune femme qui ressemblait à mes aspirations. Le message que le film porte, c’est “peu importe qui tu es, tu vas faire quelque chose dans ta vie”. Je ne fais pas la promotion de l’excellence noire, je dis juste à ces femmes que nous avons le droit d’être différente de ce qu’on pense être une noire dans ce pays. »

Ouvrir La Voix – Extrait

C’EST ÇA, LA FRANCE
L’essor d’un mouvement réactionnaire anti-mariage pour tous en 2013, mouvement désormais mobilisé sur la question de la PMA, ne surprend pas Amandine Gay. « À chaque fois que la merde remonte à la surface, comme Le Pen au second tour en 2002, je me dis “ça y est, tout le monde va voir ce qui se passe vraiment en France”. Quand on a vu arriver la Manif pour tous, j’ai pensé “c’est ça, la France”. C’est la France que je connais, la France de la campagne où on n’aime pas ceux-qui-sont-pas-comme-nous, où il n’y a pas ou peu de non-blancs, pas ou peu d’homos. On imagine la France comme dans les films de la Nouvelle Vague, mais il faut arrêter avec ça. On a vu ces gens capables de se mobiliser, et maintenant on sait à quoi s’en tenir. »

Le discours qui accuse les banlieues d’être des espaces homophobes l’exaspère au plus haut point : « Dans les rangs de la Manif pour tous, c’était des blancs de classe moyenne, des bourgeois, et ça, personne ne le pointe. On parle tout le temps de l’homophobie dans les quartiers, mais en attendant, le seul gros rassemblement contre les homos en France, ce sont des blancs qui y sont allé. Ça fait plusieurs années que tous les problèmes sociaux en France sont considérés comme des problèmes de noirs, d’arabes et de musulmans. L’antisémitisme en est un exemple. J’ai déjà vu des blancs qui partaient du principe que j’étais antisémite parce que j’étais noire, et qui me faisaient des réflexions complices sur Dieudonné. » Quant à l’homophobie, une profonde réflexion devra aussi s’amorcer : « Questionner l’homophobie dans notre milieu, c’est important et c’est un travail qu’on doit faire, mais qu’on a besoin de faire entre nous. On doit pouvoir en parler sans que cela soit instrumentalisé. Il y a toujours ce risque de voir la droite ou l’extrême-droite s’immiscer pour dire “regardez ces hommes noirs et arabes, comme ils sont violents, et homophobes, et machos…”. C’est ce qui est arrivé avec le harcèlement de rue. Pourtant, en tant que fille noire, je me suis beaucoup plus fait harceler par des blancs, par des bons pères de famille qui s’arrêtaient à l’arrêt de bus quand j’avais 15 ans, et qui me faisaient des avances. J’avais l’âge de leur fille mais pour eux, comme j’étais noire, j’étais une travailleuse du sexe. »

« On parle tout le temps de l’homophobie dans les quartiers, mais en attendant, le seul gros rassemblement contre les homos en France, ce sont des blancs qui y sont allé. »

QUELLES VOIX POUR LA COMMUNAUTÉ LGBT? 
Quatre ans après l’obtention du mariage pour tous et à l’heure où les associations peinent à mobiliser sur la question de l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, Amandine Gay analyse aussi les difficultés du militantisme LGBT. Elle résume en citant le révérend afroaméricain Broderick Greer : « Ne dites pas “LGBT” si ce n’est pas ce que vous voulez dire. Dites juste “homme gay blanc”, comme ça on saura ce que vous pensez. ».

« Ce sont les hommes blancs gays qui ont le plus de voix dans la communauté LGBT. C’est toujours la même histoire, et c’est aussi toujours l’histoire de ne pas demander de contrepartie dans la solidarité. On est tout.e.s descendu.e.s dans la rue pour le mariage pour tous, mais aujourd’hui on attend toujours les hommes gays pour se mobiliser concernant la PMA. » Elle prédit une scission dans le mouvement LGBT, nourri par un ras-le-bol de voir la parole monopolisée par les hommes blancs cis. « C’est positif et même nécessaire. Il y a une vraie question autour du pouvoir par les hommes blancs gays. Mais le dire, c’est quasiment ingérable, car cela renvoie à l’idée d’un lobby. On doit faire attention à ne pas alimenter l’homophobie contre laquelle on se bat aussi. Et dans nos espaces à nous, il va falloir aussi articuler un discours sur la misogynie dans le monde gay, arriver à le questionner. Ça va prendre du temps. » Nulle doute que les militantes afroféministes comme Amandine Gay auront encore beaucoup de choses à dire. Et qu’elles devront être écoutées.

« On est tout.e.s descendu.e.s dans la rue pour le mariage pour tous, mais aujourd’hui on attend toujours les hommes gays pour se mobiliser concernant la PMA. »

Retrouvez toutes les dates des projections d’Ouvrir La Voix, ainsi que les rencontres avec Amandine Gay.

Photo: Amandine Gay par Maya Mihindou