Le propre de l’artiste se niche sans doute dans l’émotion qu’il est capable de lever. Alors Robin Campillo est une sorte de virtuose. Tout comme Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel, Antoine Reinartz, Saadia Bentaïeb et tou.te.s les autres qui ont bâti pour nous 120 battements par minute. L’émotion n’est pas frelatée, coincée dans les pages poussiéreuses d’un vieil album photos aux couleurs usées par le temps. L’émotion s’inscrit dans un scénario – une tranche de vie au début des années 1990 –, elle est reconstituée en plans serrés avec beaucoup de finesse et de vérité. Elle éclate à l’écran comme une des fameuses poches de faux sang et on la (re)prend en pleine figure.

L’émotion, c’est le point de départ de toute action politique. Contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire, la raison – il en faut! – ne vient qu’après, dans la mise en œuvre. L’émotion que nous inspire notre propre situation ou celle provoquée par l’observation de la situation de nos contemporains, souvent les deux entremêlées, c’est la barre d’élan sur laquelle on pose son pied d’appui pour élancer son corps vers l’exploit (1). C’est la détresse d’un homme, à peu près à la même époque que 120 battements, qui a conduit à engager la bataille pour ce qui allait devenir le Pacs. Cet homme avait chéri, soigné, soutenu son compagnon malade du sida jusqu’à sa mort. Le jour des obsèques, la famille de ce dernier réapparait après des années de silence désapprobateur et réalise que l’appartement où le couple vivait était au nom de «son» défunt. Alors notre homme fut mis dehors, ne put pas récupérer ses affaires ni leurs souvenirs et ne fut pas admis à l’enterrement de celui qui partageait sa vie. Des militant.e.s se sont demandé quelle société civilisée pouvait se satisfaire d’une telle violence, ils et elles ont inventé le Contrat d’union civile, nous l’avons défendu avec tant d’autres et, sept ans plus tard, nous avons gagné.

«UNE AFFIRMATION VIVANTE ET ÉCLATANTE DE L’URGENCE DE LA DIGNITÉ HUMAINE»
L’émotion est cruciale parce qu’elle a quelque chose à voir avec la sincérité et que sauf à vouloir une société factice, l’action politique doit avoir maille à partir avec la réalité de la destinée des femmes et des hommes. Et c’est précisément ça, le moteur d’Act Up-Paris à ce moment de notre histoire collective, si bien racontée par ce film. Quand on se perdait en conjectures pour savoir si le bilan financier serait bénéficiaire, si le budget public serait équilibré, si les préjugés supposés des citoyen.ne.s seraient fatals électoralement aux gouvernements, Act Up a travaillé d’arrache-pied pour souligner l’urgence de traiter les effroyables détresses provoquées par le VIH, détresse médicale, bien sûr, mais aussi détresses sociales et détresses humaines. Elle ne fut pas la seule association à le faire mais elle y consacra une énergie et une méthode peu communes.

Cette période, les années 1990, je l’ai vécue. C’est même à ce moment que j’ai fait mes premiers pas militants, mais pas à Act Up. Ces larmes chargées d’une insondable tristesse et d’une profonde révolte, je les ai pleurées comme bien d’autres. Ces questions qui vous transpercent face à la mort d’un ami du même jeune âge – pourquoi lui et pas moi? –, je me les suis posées. Cette impression d’être passé entre les gouttes, sans raison ni mérite, juste grâce à une incroyable chance, ne me quitte pas, moi qui fais partie de la première génération à n’avoir pas connu la sexualité d’avant le sida. Pas plus que ne me quitte son corolaire: le sentiment d’une immense injustice faite à ceux qui en sont mort, en ont souffert et en souffrent encore. Il m’a fallu un peu de temps pour faire de tout ça autre chose qu’une lourde et sourde douleur. Les militant.e.s d’Act Up-Paris, que je n’ai pas été le dernier à critiquer (2), ont été, heureusement, plus véloces que moi. On me dira peut-être que cet «aveu» n’est pas stratégique. À vrai dire, là, tout de suite, j’en ai un peu soupé de la «stratégie». Bien sûr il en faut, comme de la raison, je l’ai écrit plus haut, et de l’habileté, je n’en démordrai pas. Mais l’action politique, le militantisme, n’est pas un acte mortifère et les idées ne se transmettent pas par liaison froide. C’est au contraire, pour les humanistes, une affirmation vivante et éclatante de l’urgence de la dignité humaine.

Le clin d’œil de Robin Campillo aux révolutionnaires de 1848, en faisant référence au «massacre du boulevard des Capucines» (3), est inattendu et juste. L’histoire, quand elle se penche sur cette «troisième révolution française» (4), reste en surplomb et moque la naïveté et le manque de «culture-de-gouvernement» de Lamartine, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Pierre Leroux ou George Sand. Mais qu’on ne s’y trompe pas, outre qu’ils ont dû faire face eux aussi à l’urgence, ceux-là ont été suffisamment forts pour semer des germes qui ont éclos à peine plus de 20 ans plus tard, au moment où la France à commencé son long compagnonnage avec la démocratie (5). À voir aujourd’hui le nombre de citoyen.ne.s engagé.e.s qui sont passé.e.s par Act Up ou qui ont été marqué.e.s par ses actions, on mesure que là aussi, les semailles ont été denses.

Pour résumer, Robin Campillo réussit avec ces 120 battements par minute un petit prodige: donner à comprendre et à ressentir un temps que, sans son œuvre, les moins de 20 ans n’auraient pas pu connaître. A présent, il ne s’agit pas de reproduire à l’identique ce qui a déjà été fait, l’humanité est une affaire plus complexe, l’époque n’est pas la même, les défis posés sont nettement différents. Encore que les questions fondamentales demeurent: la dignité humaine, la place de l’argent, le rapport des forces sociales au sein d’une société… Peut-être que comme les révolutionnaires de 1848, comme Max, comme Sean, ce film sèmera. Alors on est impatient de la récolte.

Denis Quinqueton

Photo: Céline Nieszawer

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(1) À vrai dire, si les «rénovateurs-de-la-gauche» de tous poils pouvaient, au choix, s’en souvenir ou en prendre conscience, nous gagnerions un temps précieux…

(2) La chance que j’ai eue, c’est de ne pas avoir de responsabilités à l’époque, donc une parole relativement discrète…

(3) Dans la soirée 23 février 1848, alors qu’une partie de la Garde nationale s’est ralliée aux idées de réformes et protège le peuple de l’armée, la foule déambule dans Paris avec torches et lampions pour marquer joyeusement l’éviction du ministre Guizot. Du côté du boulevard des Capucines, une rue est barrée par l’armée. Un manifestant tend sa torche vers un officier, lequel se croit menacé et ouvre le feu. Ce coup de feu est pris par la troupe pour un ordre de tirer. La fusillade du boulevard des Capucines fera 52 morts. Les cadavres seront chargés sur une charrette et promenés dans les rues de Paris. L’insurrection sera inévitable et la situation échappera au roi Louis-Philippe. Un gouvernement provisoire sera constitué et la République finira par être proclamée.

(4) La première révolution est celle de 1789, la seconde, celle de 1830.

(5) Bon nombre de ceux qui ont installé la République à partir de 1870 avaient en mémoire 1848 ou y avaient pris part. L’idée n’est pas de prétendre qu’ils aient mis en place un régime parfait mais, simplement, si j’ose écrire, la démocratie, que nous nous approprions, génération après génération, avec des fortunes diverses. Seule la sombre parenthèse de l’extrême droite vichyste a estompé, un temps, entre 1940 et 1944, la République en France.