Il y a vingt-cinq ans, dans ce temps que ressuscite 120 battements par minute, c’était ça. Ça. Cette course contre la mort. Cette énergie bandée de la colère collective. Ça. Cette douleur, cette solidarité, cet amour, cette pensée, cette impatience, cette inventivité, cette violence, ce refus de la fatalité, ce refuge, cet humour, cette famille réinventée là où les familles biologiques si souvent avaient failli. Ça. Ces corps qui dansent pour s’oublier et se frotter. Ces corps qui se délitent sous les coups de boutoir du virus. Ces corps qui baisent avec force et se caressent avec tendresse. Ces corps qui se dressent. Ces corps qui s’affrontent aux pouvoirs publics. Ces corps qui s’expriment, qui pensent, qui parlent. Ces corps jamais résignés. Ces corps qui sont là, et ces corps qui disparaissent. Ces corps jeunes, et beaux, ces corps qui meurent, comme celui de Sean, le héros de ce film… Ça. Ce mélange, ce mix pour rester dans la métaphore musicale du titre, de vie et de mort, de joie et de peur, d’amitiés et d’affrontements, de slogans et d’actions… 120 battements par minute redonne corps à tout ça comme aucun autre avant lui.

Mais le film de Robin Campillo fait bien plus que cela, qui tiendrait d’une étrange et morbide nostalgie, ce n’est pas un instantané de ce passé terrible d’une épidémie alors à son pic et de la mobilisation d’une partie de la communauté dans une association comme Act Up. Non. 120 battements par minute est un mouvement. Un mouvement qui va de cet hier à aujourd’hui, qui relie, qui recrée le lien rompu entre ce passé pas si lointain mais largement enfoui, et nous, nous qui avons traversé ce temps, et nous qui sommes trop jeunes, ou n’en avons qu’à peine perçu les échos. Car voilà, 120 BPM, ce film qui mêle avec une grâce inouïe l’intime et le collectif, les individus et le groupe qui les rassemble, est aussi un film qui réunit l’ensemble de ses spectateurs (gays ou pas, jeunes ou moins jeunes, séropos ou non, anciens d’Act Up ou pas, familiers des questions liées au sida ou publics très éloignés…) dans une communauté fraternelle traversée par les mêmes émotions, un “nous” partagé riche de ses différences tout comme Act Up l’était de personnalités et de parcours des plus divers. Cette diversité dans la lutte qui fut sa richesse et sa force, et dont les leçons résonnent encore en 2017..
C’est aussi cela que raconte le film en reconstituant les RH (les réunions hebdomadaires) de l’association, les débats, les querelles, les places à trouver pour les nouveaux militants comme Nathan, les stratégies divergentes, l’élaboration des slogans, la remise en question permanente des actions d’éclat (le menottage d’officiels lors d’une conférence, les locaux d’un laboratoire aspergés de sang, l’irruption impromptue dans un lycée, etc.), tout ce processus d’élaboration, toute cette maïeutique à l’ouvre pour créer un corps nouveau, un corps communautaire, un corps collectif à partir des corps individuels des membres du groupe.

De scène en scène, de séquence en séquence, c’est cela qui se joue, sous les néons blafards des RH ou sous les lumières stroboscopiques des dance floor, sous les lumières tamisées de la chambre où s’étreignent Nathan et Sean ou sous la lumière crépusculaire de l’appartement où les membres du groupe viennent se recueillir, dans un sublime ballet, autour de celui qui vient de partir… Robin Campillo ne cesse de filmer ce corps collectif, ces corps de garçons et de filles, sous tous les angles, dans toutes les situations. Et c’est bouleversant, ce passage sans cesse à l’individu, cette association indémêlable du collectif et de l’intime.

Campillo le fait avec cette force parce qu’il a vécu cela, qu’il a été à Act Up dans ces années-là, qu’il s’est confronté à d’autres mémoires pour écrire son scénario (celle de Philippe Mangeot, son coscénariste et ex président d’Act Up, notamment). Il le fait parce qu’il n’a cessé d’y repenser depuis. Il le fait ainsi parce qu’il a pris le temps d’être prêt, à nouveau, à s’y confronter. Parce qu’il a, à l’instar de toute une génération — d’artistes, de romanciers, de chercheurs, d’activistes… —, le sentiment que le temps est venu, que le long travail du deuil est enfin achevé, que le souvenir (malgré la tristesse de le réactiver) ne peut plus être silencieux, qu’il doit être exprimé pour devenir actif. 120 battements par minute est un film sur hier bien sûr. Mais c’est un film aussi sur aujourd’hui, sur les luttes qui restent à mener, sur le sida qui n’est pas terminé. Un film sur les fantômes et les vivants, comme l’était déjà Les Revenants, le premier film de Robin Campillo il y a treize ans. Un film à vif. Un grand film.

120 battements par minute, de Robin Campillo, avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel, Antoine Reinartz…

Photo: Céline Nieszawer