Pour Yagg, le militant Jérôme Martin, ancien président d’Act Up-Paris et blogueur sur Yagg (Vendeurses de haine / Réflexions sur les prep) chronique la conférence de l’International Aids Society (IAS), qui s’est tenue à Paris du 23 au 26 juillet. 

« Les personnes qui affirment la fin proche du sida ne sont pas celles qui sont sur le terrain, et elles n’ont aucune idée de ce qui est en train de se passer ». Tel est le message lancé, dix minutes seulement après le début de la cérémonie d’ouverture, dimanche 23 juillet au soir, par des activistes sud-africain-es, qui sont monté-es sur scène pour un hommage militant à Prudence Mabele , morte il y a peu, ainsi qu’à Mark Wainberg .

Prudence est une des premières femmes d’Afrique du Sud à avoir déclaré publiquement sa séropositivité au début des années 1990. Elle a participé à la création de TAC ( Treatment Action Campaign ), la principale organisation de personnes vivant avec le VIH dans le pays. Militante pour les droits des femmes et des personnes LGBTI – elle était ouvertement lesbienne – elle a défendu un point de vue intersectionnel et inlassablement plaidé pour l’accès aux traitements, dans un pays où le gouvernement a longtemps nié l’existence du VIH, et où l’industrie pharmaceutique a combattu l’État et le associations, y compris auprès des tribunaux, pour maintenir des prix très élevés sur les médicaments.

« Prudence ne serait pas morte si tout avait été fait pour mettre fin au sida », assène Sibongiley Tshabalala. « Elle faisait partie de ce million et plus de morts rapportées par ONUSIDA. A cette conférence, nous allons entendre des infos fantastiques sur ce qu’il est possible de faire et toute une rhétorique sur ‘la fin du sida’. (…) Le sida n’est pas terminé» , continue-t-elle (lire l’intégralité de son discours sur le site de TAC ou voir la vidéo, à partir la huitième minute ). Affirmant ne pas vouloir culpabiliser l’ensemble des délégué-es présent-es, mais bien éveiller les consciences, Sibongiley Tshabalala explique que la mort de Prudence signe l’échec du système de santé, rappelle les baisses des budgets, les priorités de recherche qui ne sont pas fixées par les populations-clés, le système de brevet que les pays ne cassent pas alors qu’il impose des prix exorbitants sur les traitements.

De façon moins attendue, les deux co-présidient-es de l’IAS (International Aides Society, qui organise la conférence) ont aussi émis des réserves sur la possibilité de mettre fin au sida au vu des décisions politiques prises récemment par des dirigeant-es des pays riches.

Directrice adjointe de la fondation Desmond Tutu, Linda-Gail Bekker alerte : « Nous constatons un désengagement dans le financement mondial de la lutte contre le sida. Plus récemment, et de façon plus inquiétante, les bailleurs les plus riches appellent ou réfléchissent à des coupes substantielles dans les subventions à la recherche ou aux programmes. » Les États-Unis notamment, ont annoncé des coupes budgétaires qui sont autant d’«assauts» (onslaughts) qualifiés de «dévastatreurs» par la co-présidente de l’IAS. Les effets se font déjà sentir et les acquis de la lutte contre le sida commencent à s’éroder.

UN LONG CHEMIN
Ancien directeur de l’Agence Nationale de Recherche contre le sida et les hépatites virales (ANRS), Michel Kazatchkine rappelle que cette même conférence s’était tenue à Paris en 2003, et qu’elle avait abouti à une « immense » avancée, la création du Fonds mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose. Il rappelle aussi à quel point les progrès de la recherche contre le VIH ont permis des avancées dans d’autres domaines. Son insistance à parler du rôle de la France au cours des quinze dernières années sonne aussi comme un reproche à l’encontre des décisions récentes d’austérité annoncées par Emmanuel Macron. « Je ne suis pas d’accord avec le concept de la fin du sida. Il est vrai que des progrès immenses ont été accomplis […]. Mais plus de deux millions de contaminations ont lieu chaque année, quarante pour cent de personnes vivant avec le VIH ignorent leur statut sérologique. Il y a donc un long chemin à parcourir avant la fin du sida » , affirme-t-il avant d’être applaudi par la salle et d’enchaîner : « nous avons besoin de plus de science ». Difficile quand la politique française d’austérité impose ses coupes budgétaires.

Autre frein à la fin du sida: le prix des médicaments. Tout au long de la conférence, les activistes ont interpellé l’industrie pharmaceutique, qui co-finance la conférence et tient des stands pharaoniques. Lundi, des activistes de TAC et d’ ITPC interpellaient le laboratoire ViiV sur le prix excessif du dolutegravir , une molécule en passe de devenir un élément central des traitements anti-rétroviraux. Act Up-Paris et Aides se sont indignés du message de bienvenue de Gilead affiché à la conférence en organisant un die-in dessous : « Des dizaines de milliers de malades de l’hépatite C, dont beaucoup d’usagers de drogues par injection, meurent chaque année dans le monde faute d’accès à ce traitement hors de prix. Mais tout va bien, Gilead nous souhaite la bienvenue.» Othman Mellouck, d’ITPC, a pu de façon impromptue prendre la parole à la plénière de clôture pour condamner la politique du laboratoire, qui, dissimulée derrière une stratégie payante de communication et de relations publiques « garde le monopole des médicaments et entrave l’accès aux génériques ». L’activiste conclut en exigeant la gratuité pour les médicaments contre le VIH, les hépatites B et C produit par le géant américain.

RÉDUIRE LES PRIX
Plusieurs sessions ont été consacrées au moyen de réduire les prix, notamment celles autour de l’initiative « 90 $ – 90 $ – 90 $ », qui adapte à la question des tarifs le mot d’ordre d’ONUSIDA : 90 % de personnes dépistées, 90 % sous traitement, 90 % en charge virale indétectable. Les possibilité de faire baisser les prix par la négociation ou par la concurrence des génériques, et les entraves qu’y opposent l’industrie, souvent soutenue par les gouvernements, ont été décrites. Les activistes, notamment d’ITPC ou de Médecins sans frontières, rappellent le rôle prépondérant que jouent les communautés dans ce combat pourtant très technique autour du droit des brevets.

De leur côté, les scientifiques qui ont signé la déclaration de Paris « Science Matters – la science compte » affirment : « La recherche doit permettre de poursuivre la réflexion portant sur la réduction des coûts des outils de diagnostic et des antirétroviraux, ainsi que sur ceux des traitements contre les co-infections, en particulier pour les pays à ressources limitées. Il est aussi important d’étendre ces études à la réduction des prix des génériques et des bio-équivalents. »

Le dernier frein, enfin, est celui des droits des personnes vivant avec le VIH et des populations-clés de l’épidémie, les HSH (hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes, expression plus englobante que gays), les trans, les migrant-es, les usager-es de drogues, les travailleur-ses du sexe, les femmes ou encore, dans certains contextes les jeunes. La question de leurs droits a sans cesse été posée au sein de la conférence et nous y reviendrons dans un billet dédié.