Pour Yagg, le militant Jérôme Martin, ancien président d’Act Up-Paris et blogueur sur Yagg (Vendeurses de haine / Réflexions sur les prep) chronique la conférence de l’International Aids Society (IAS), qui se tient à Paris du 23 au 26 juillet. 

Act Up-Paris, Aides et la Coalition Plus n’y vont pas par quatre chemins  : « L’absence du nouveau Président français à cette conférence majeure sonne comme une marque de mépris pour la lutte menée depuis 30 ans par notre pays contre une pandémie qui a déjà tué plus de 35 millions de personnes.»

Rappelant que Jacques Chirac s’était rendu à cette même conférence en 2003 , où il avait d’ailleurs été interpellé par les activistes , les associations enchaînent: « Ce désengagement de la France […] est aujourd’hui comparable à celui de Donald Trump. Il aura des conséquences dramatiques sur la vie des 17 millions de personnes séropositives en attente d’un traitement. Il repoussera sine die la perspective d’un monde débarrassé du VIH. »

Pour comprendre la colère et l’inquiétude des associations, il faut rappeler ce que représente cet événement et le contexte politique et économique dans lequel il se tient. La « conférence sur la pathogenèse du VIH, le traitement et la prévention » est organisée par l’International Aids Society toutes les années impaires. Elle se tient cette année à Paris, et rassemblera cinq mille scientifiques, responsables communautaires, expert-es en santé, personnes vivant avec le VIH et/ou activistes. Elle est un moment décisif d’échange sur les avancées scientifiques, sur les résultats de programmes de prévention, de dépistage, d’accès aux traitements.

En 2014, l’objectif 90 – 90 – 90 a été lancé par l’ONUSIDA. Il s’agit de réduire d’ici 2020 l’épidémie cachée (le nombre de personnes ignorant qu’elles vivent avec le VIH) et favoriser l’accès aux traitements. D’ici 5 ans, 90 % des personnes vivant avec le VIH doivent connaître leur statut sérologique, 90 % d’entre elles doivent être sous traitements, et 90 % de ces personnes traitées doivent avoir une charge virale indétectable. Cet objectif permettrait de mettre fin à l’épidémie.

A mi-parcours, les avancées sont prometteuses. L’ONUSIDA a annoncé dans un communiqué le 20 juillet dernier montre que l’épidémie cachée recule : 70 % des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique. L’accès aux traitements progresse et le taux symbolique de 50 % de personnes sous médicaments a été atteint. Ces succès récompensent des décennies de lutte acharnée de la part des premiers concernés.

Aussi enthousiasmants soient-ils, ces résultats ne doivent pas faire oublier que d’autres promesses avaient été faites. Au sommet du G8 de Glenneagles, en 2005, les pays riches s’engageaient à financer l’accès universel aux traitements… pour 2010. Cette promesse avait été abandonnée par les leaders politiques qui avaient argué de la crise économique de 2008 pour geler ou diminuer les contributions des pays riches.

Comme l’histoire récente l’a prouvée, les avancées mises en avant aujourd’hui par l’ONUSIDA pourraient donc bien être entravées par des décisions politiques. La fin du mandat de François Hollande et le début de celui d’Emmanuel Macron inquiètent les associations : « La France, qui pouvait s’enorgueillir d’avoir porté haut cette lutte, se désengage ces dernières années à coups de petits calculs comptables : retards de paiement de sa contribution au Fonds mondial, réduction de sa contribution à UNITAID, et aujourd’hui une coupe de 158 millions d’euros dans l’aide publique au développement pour 2017, en contradiction avec les promesses du candidat Emmanuel Macron. »

Le président de la République a rompu un autre engagement : celui de mettre en place une taxe sur les transactions financières, financement innovant qui pourrait renforcer la lutte contre le sida ainsi que de nombreux autres combats comme la justice climatique.   « Nous ne comprenons pas qu’Emmanuel Macron refuse de soutenir cette taxe sur les spéculateurs, alors que selon la commission européenne, elle pourrait générer 20 milliards d’euros tout en étant indolore pour les citoyens, et alors que François Hollande et Nicolas Sarkozy l’ont soutenue » , indique Khalil Elouardighi, de la Coalition Plus.

AGNES BUZYN ZAPPÉE
Lors de la cérémonie d’ouverture, les activistes ont perturbé le discours de la ministre de la santé Agnès Buzyn, aux cris de « Shame on Macron » (Honte à Macron) et « Macron, complice du sida ». Dans le tract distribué, les associations complètent les reproches adressées au gouvernement : les coupes dans le financement de la recherche publique ou aux ministères des droits des femmes, le soutien à une politique de brevets qui impose des prix excessifs aux traitements, la présence d’homophobes dans le gouvernement ou la politique migratoire menée par Macron et Collomb, politique « saluée par l’extrême-droite, qui persécute les migrant-es et entrave l’accès au dépistage, à la prévention, aux soins et aux droits. »

Visiblement déstabilisée par l’action, la ministre a tenu un discours sans faire aucune annonce politique concrète, se contentant de dresser le tableau actuel de la situation épidémiologique et des défis à venir. Elle a été applaudie à l’annonce de la levée de l’interdiction des soins funéraires, alors qu’elle n’a eu qu’à signer un texte dont tout le mérite revient aux associations, et qui a été rédigée par le cabinet de sa prédécesseuse. Elle a assuré de son « engagement personnel et de celui du gouvernement » sans lever la contradiction entre de tels propos et les annonces de coupes budgétaires.

Le lendemain, présente avec Agnès Buzyn sur le stand de la France, la ministre de la recherche, Frédérique Vidal, répondait à Yagg concernant la suppression de crédits à la recherche. Elle se voulait rassurante au sujet des coupes : « qui ont pour but d’équilibrer le budget national. Elle ne touchent ni les programmes de recherche, ni les recrutements des personnels qui participent à cette recherche. Ce sont des restrictions qui sont structurelles. » Le problème étant que pour répondre à tous les défis de la lutte contre le sida, que Frédérique Vidal a elle-même décrits dans une courte intervention devant les acteur-rices de la lutte contre le sida, il faudrait augmenter les crédits.

Contacté, le service presse de l’Elysée n’a pas répondu au message demandant un commentaire sur les reproches émis lors de ce premier jour de conférence. Suite au communiqué dénonçant son absence, le président a fait savoir hier qu’il recevrait quelques représentant-es associatifs aujourd’hui à 18 heures.

Je couvrirai la conférence pour Yagg.