Depuis sa création, Yagg a accompagné la carrière d’Océanerosemarie. De son projet musical Oshen, à ses one-woman show La lesbienne invisible, puis Chatons Violents, nous l’avons régulièrement rencontrée. A l’heure où l’artiste sort son premier long-métrage, Embrasse-moi, co-réalisé avec Cyprien Vial (Lire «Embrasse-moi», une comédie à croquer), il nous semblait naturel d’aller faire le point avec elle sur cette nouvelle étape.

Nous l’avons interviewée aux côtés d’Alice Pol, avec qui elle forme un beau tandem à l’écran.

Comment est née l’idée de ce film?

Océanerosemarie: C’était assez peu de temps après que j’ai commencé La lesbienne invisible. L’idée a germé de faire un film, en particulier une comédie romantique, qui ne soit pas sur le coming-out. Déjà il n’y avait pas de romcom sous cette forme en France avec deux filles. Il y a des comédies, mais ce ne sont pas des romcom. Et les romcom des autres pays c’est toujours le même pitch: une hétéro rencontre une lesbienne et se demande ce qui lui arrive. Si le film est réalisé par un homme, elle retourne avec son mec à la fin et si le film est réalisé par une lesbienne, elle part dans une caravane. Ce n’est pas que je n’aime pas ces films, mais j’avais juste envie qu’il y avait une vraie histoire d’amour avec des nanas où l’homosexualité ne soit pas un sujet. Nous les nanas, ça fait longtemps qu’on a réglé cette question là et qu’on a juste envie de parler de nos vies. Le projet a germé vers 2010, et le temps que je le formule, que j’écrive, que je trouve les producteurs et que je trouve mon co-scénariste et co-réalisateur Cyprien Vial, ça a pris quelques années. Donc, je ne pense qu’on a vraiment commencé  à travailler en 2013. Ensuite il y a eu des pauses. Cyprien aussi, même s’il aimait les films de Chéreau ou Téchiné, il lui avait manqué ce genre de film. Egoïstement on avait envie de faire le film pour les adolescents qu’on a été et par extension à tous les gays et toutes les lesbiennes qui ont aujourd’hui 15 ou 18 ans et qui ont peut-être besoin de ce film pour se construire, et pour leurs parents, leurs camarades ou collègues homophobes. Dès le départ, l’idée était de faire un film grand public, feel-good, solaire et dans lequel tout le monde puisse s’identifier, homo ou hétéro.

Alice, connaissiez-vous Océane avant?

Alice Pol: J’avais entendu parler de son spectacle La lesbienne invisible. On ne se connaissait pas. J’ai eu vraiment un coup de coeur pour le script. Très vite on s’est rencontrées. Ca été une évidence. La façon dont elle voulait raconter l’histoire m’a touchée. Je me suis sentie tout de suite faire partie du groupe. On était d’accord sur la manière dont il fallait que je prenne ce rôle avec moi. Je sortais de films qui n’avaient rien à voir avec celui-là. C’était un vrai truc de confiance, qu’ils me proposent quelque chose. Après, le film a mis du temps à se monter. Une fois très gentiment tu m’as demandé « tu veux toujours nous suivre? »… J’ai répondu que ça n’est jamais sorti de mon esprit. C’est lié à leur personnalité. Il y a quelque chose qui me touche, qui m’intéresse. Et ce que me disait Océane sur le fait qu’il y ait des ados qui manquaient de ce film là. Je crois que c’est des âges charnière, donc c’est très important de faire quelque chose de positif qui te parle. A ma manière, ça me parlait aussi. Les personnages, le groupe d’ami.e.s me rappellent des choses que j’ai vécues. Pour toutes ces raisons-là, ça m’a semblé évident.

Comment cela s’est-il passé sur le plateau, vu qu’Océane tu étais à la fois la patronne et la partenaire? 

ORM: Pour moi c’était super qu’on soit deux avec Cyprien, parce que du coup, vu qu’on avait écrit le film ensemble on était un monstre à deux têtes – un monstre joyeux! Toute la préparation, on l’a faite ensemble en tant que réalisateurs. Après, j’ai pris des temps de comédienne pour apprendre mon texte, travailler avec une coach qui m’a aidée à passer du théâtre au cinéma, parce que ce n’était pas évident. Une fois sur le plateau, c’était super parce qu’on pouvait se partager les choses. On arrivait souvent un quart d’heure ou une demie-heure avant pour préparer la journée. Et après, j’étais beaucoup au maquillage. Quand tu tournes tu es beaucoup à l’habillage et au maquillage, donc avec les acteurs, ce qui permettait qu’on se prépare, qu’on parle de la scène. Cyprien était plus à la technique, au cadre avec le chef op. Ensuite il y avait une fluidité. Cyprien me dirigeait moi et dirigeait les autres, je participais aussi à la direction d’acteurs et dès que je pouvais j’allais voir ce qui se passait au cadre.

AP: Tu restais pas mal dans la direction quand il y avait des scènes de groupe parce qu’on voyait que tu imaginais visuellement qui faisait quoi. Et quand on était toutes les deux, on était davantage deux actrices et Cyprien nous dirigeait. C’est très difficile de rendre le rapport amoureux évident et crédible. Il faut qu’on soit dans une espèce de bulle. Cyprien arrivait bien à nous mettre dans cette situation. Et on a une complicité aussi qui a beaucoup aidé.

ORM: Toutes les scènes où on se regarde, etc. je n’étais que dans le jeu. Et Alice m’inspire énormément donc c’était très facile de la regarder avec amour [rires]

AP: Pour moi aussi, c’était très facile!

ORM: Et on se marrait. Quand je dis ça on a l’impression dans un cliché des acteurs qui rigolent entre eux, mais pour nous c’était vrai! J’ai des potes réal qui sont venus à la fête de fin de tournage et qui nous ont dit que c’était incroyable l’ambiance qu’il y avait chez nous, alors que certains sortaient d’un tournage pourri et à leur fête ils sont juste restés boire un jus d’orange et sont partis [rires]/

Le projet ressemble-t-il à l’idée de départ en 2010?

ORM: Non. Je suis passée par plein de phases. Les premières versions étaient plus cul. Le film s’ouvrait sur Océanerosemarie qui faisait l’amour avec plein de filles dans plein d’endroits différents et après je me suis dit pour aller vers un truc grand public il fallait y aller mollo. On avait envie de faire une romcom, les romcoms sont assez peu sexuelles et finalement ça nous va comme ça. Tout à l’heure une journaliste m’a cité une phrase que j’ai dite au moment de La lesbienne invisible. Je disais qu’il fallait expliquer comment les lesbiennes font l’amour. Je voulais faire de la pédagogie. Et à un moment je me suis dit que je n’avais pas à me justifier. S’ils n’ont toujours pas compris, tant pis pour eux. On n’a pas à prouver ce qu’on fait de nos corps. Cela n’empêche pas que je pourrai faire un jour un film plus cul, mais là on a fait une romcom que les enfants peuvent venir voir. Le film nous ressemble, me ressemble en tant qu’artiste. Il y a un aspect très sincère, bisounours peut-être. C’est un film solaire.

Ces derniers temps, tu étais plus frontalement politique avec « Chatons Violents », notamment. Dans « Embrasse-moi » le côté politique est présent, mais au second plan. Cela a été difficile? 

ORM: Il y a plein de façons de faire avancer les choses et de déconstruire les préjugés. Je suis une artiste militante, je l’ai toujours été. Mais artiste militante, cela peut prendre beaucoup de formes. Le fait de faire un film grand public, avec de l’humour, c’est extrêmement militant. Et quelque part de créer une forme où il n’y a pas de discours politique, où on ne vient pas expliquer, mais juste de faire un film où il n’y aucune question autour de l’homosexualité, c’est très militant, de la même manière que quand je fais une chronique hyper frontale sur le patriarcat par exemple. Je trouve ça intéressant en tant qu’artiste d’explorer des formes différentes. Alors, je sens qu’il y a des gens qui me le reprochent, qui m’ont connue avec Chatons violents et qui trouvent que c’est fleur bleue ou ringard. Mais on la voulait notre comédie romantique ringarde! Nous aussi on a le droit de l’avoir!

Alice, on entend souvent des comédien.ne.s qui refusent de porter un message. Est-ce que vous ça vous dérange? 

AP: Ca ne me dérange absolument pas. J’ai horreur d’en dire trop si je n’ai pas assez réfléchi à un sujet. Sur certains sujets politiques par exemple, je ne me sens pas légitime, parce que je m’y intéresse comme un français moyen, c’est à dire moyennement. Ce qui me touche dans ce film, c’est le côté universel de l’amour. Les gens qui ont du mal avec le fait que deux filles puissent vivre ça me rendent vraiment malade. Je soutiens ce film, puisque je suis dedans. Après, je ne vais pas aller m’exprimer là-dessus. Mais si on me pose la question, oui je soutiens ce message là et cette envie de montrer ça.

Océane, tu es passée de la musique, à la scène puis au cinéma. Vas-tu rester encore un peu au cinéma ou vas-tu revenir au théâtre?

ORM.: Je vais continuer la scène parce que ça me tient à coeur. J’aime cet endroit de liberté, où je peux réécrire toutes les semaines, rebondir sur l’actu. Néanmoins j’ai pris un immense plaisir à jouer au cinéma et à réaliser. J’ai envie d’être comédienne depuis que je suis toute petite en fait. Mais comme je n’aime pas attendre, attendre le désir de quelqu’un et que je suis moi-même un être désirant et très actif: je n’attends pas qu’on vienne vers moi. Je n’arrive pas à être la comédienne qui joue du mystère… Je n’arrive pas à être passive! Comme je n’ai aucune patience, j’ai fait en sorte de pouvoir jouer. Les agents me disent que je suis hyper autonome et que les réalisateurs n’arrivent pas à se projeter sur moi. Je ne suis pas naïve. Ce n’est pas parce qu’on va trouver le film bien et moi pas trop mal dedans qu’on va m’appeler pour jouer. Il est fort possible que personne ne m’appelle et que je doive continuer à me faire tourner moi-même. Mais en réalité je rêve de jouer pour d’autres. J’aime jouer. J’ai beaucoup aimé le cinéma. On joue différemment, plus dans la subtilité. Sur scène, on est trop loin il faut tout amplifier. J’ai déjà envie de faire un autre film. Si je ne le fais pas, personne ne va le faire, alors je vais le faire!