Il existe bien sûr des films qui traitent du sida chez les hétérosexuels ou de l’épidémie en Afrique, mais ce ne sont pas ceux-là qui ont intéressé Didier Roth-Bettoni pour son nouveau livre Les années sida à l’écran (ErosOnyx), préfacé par Christophe Martet, militant de la lutte contre le sida et journaliste co-fondateur de Yagg. L’auteur de L’Homosexualité au cinéma ou Sebastiane ou Saint Jarman, cinéaste queer et martyr a décortiqué les oeuvres de cinéma et de télé qui ont évoqué l’impact du VIH/sida chez les gays. Ce faisant, le journaliste nous raconte une Histoire des homosexuels et en particulier la manière dont ces derniers se sont servis du cinéma pour militer, rendre hommage aux malades, ou simplement refléter la réalité d’une maladie quasi-synonyme de mort pendant une quinzaine d’années.

Pour mieux illustrer son propos le livre est accompagné du film Zero Patience, oeuvre inclassable du canadien John Greyson, qui s’inspire du mythe du Patient Zéro. Dans son livre And the band played on, le journaliste américain Randy Shilts a présenté le steward canadien Gaëtan Dugas comme le premier porteur du virus et celui qui par son activité sexuelle débridée aurait contaminé de nombreux partenaires et ainsi lancé le début de l’épidémie. Depuis, toutes les études scientifiques ont démonté ce mythe. Mais Gaëtan Dugas est longtemps resté comme la figure cliché de l’homosexuel séropositif égocentrique et criminel. Avec peu de moyens, des chansons totalement barrées, un humour corrosif mais aussi une certaine gravité, Zero Patience démontre le caractère bidon et dangereux de cette histoire et rend d’une certaine manière justice à Dugas et à tous les homosexuels qui ont pu être stigmatisés en tant que malades.

Didier Roth-Bettoni a répondu à nos questions.

Pourquoi le choix de «Zero Patience»? Quand il a fallu choisir un film pour accompagner mon livre, celui-ci s’est très vite imposé tant il correspond à peu près à tout ce que j’essaie de raconter dans ce livre. En effet, sous une forme incroyablement audacieuse de comédie musicale pop et queer, c’est un film grave et engagé au côté des malades, réalisé par un cinéaste militant (le canadien John Greyson), un film qui pointe les discriminations, la désignation de bouc émissaires par les pouvoirs politiques, économiques et médiatiques dont le fameux Patient Zéro est ici l’illustration, un film qui raconte sans hésiter les atteintes physiques de la maladie, un film qui parle d’amour et de mort, un film très pertinent et qui ose tout (l’apparition de Miss HIV, une chanson sur la cécité qui gagne les personnes atteintes de cytomégalovirus, un duo d’anus entonnant un air sur le patriarcat…), un film de fantômes surtout, ceux de nos morts qui tentent de conserver une place parmi nous, dans notre mémoire. C’est une dimension essentielle pour moi, que j’essaie de développer dans ce livre. Et puis c’est un film qui date de 1993, du cœur même de ces années sida qui sont au centre de mon livre, ces tragiques années 1981-1996 d’avant l’arrivée des trithérapies.

Vous distinguez trois catégories: les films sur les gays anonymes, les films sur les médecins/chercheurs, les films sur les militants, quelles sont les oeuvres essentielles dans ces catégories? Oui, c’est une des classifications que j’essaie de faire dans ce livre, et celle-ci me semble particulièrement importante pour les films qui tentent de représenter les tout premiers temps de l’épidémie, ces années 1981-1984 où l’on ne sait pas grand-chose d’une maladie qui n’a même pas encore de nom (on parle alors de “cancer gay”), dont on ne connaît pas vraiment les modes de contamination, mais dont on sait qu’elle n’a qu’une seule issue pour ceux qui en sont atteints: la mort. C’est une période qui n’a pas été racontée “en direct” — il n’y a pas de fictions sur le sida réalisées à ce moment-là —, mais après coup, souvent de longues années après et les quelques films qui s’y sont risqués ont à chaque fois choisi leur camp, ou plutôt l’axe de narration qu’ils voulaient privilégier pour retracer cela. Ainsi, le très beau et émouvant Un compagnon de longue date (1990) est tout entier vu du côté d’un groupe d’amis gays qui se retrouvent confrontés à l’irruption du sida en leur sein. C’est un film très empathique, très humain, dont les questions médicales sont quasi absentes. A l’inverse, Les Soldats de l’espérance (1994) est d’abord et avant tout l’histoire des médecins et des chercheurs qui vont identifier le virus, tandis que l’humain, les malades, sont relégués au second plan, ne servant qu’à valider les hypothèses scientifiques. The Normal Heart (2014) choisit un troisième angle pour raconter cette période : celui des premiers militants de la lutte contre le sida, qui vont créer de le Gay Men’s Health Crisis, la première association qui se mobilise autour de Larry Kramer dès 1983 : là, il n’est que très peu question de médecine, la question des malades en tant que telle est certes présente mais jamais de façon centrale. Ce que le réalisateur, Ryan Murphy, veut raconter, c’est la prise de conscience collective, la colère contre l’inertie des pouvoirs publics, la réaction immédiate d’une partie de la communauté face à la menace, et puis les tensions parmi ces pionniers qui n’ont pas tous la même vision de ce qui doit être fait. Ces trois éclairages ne se contredisent pas, ils se complètent et racontent ensemble cette époque terrible et oubliée dans ses différents aspects.

Le film de Robin Campillo vient d’obtenir le Grand Prix du Jury à Cannes. Avant celui-ci, le cinéma français a été à la hauteur dans la représentation de l’épidémie? Il y a eu des films français assez rapidement pour évoquer le sida, je pense à Encore de Paul Vecchiali (1988) ou aux Nuits fauves de Cyril Collard (1992), mais jamais sous la forme d’un grand récit collectif comme cela a pu être le cas aux Etats-Unis, et rarement sur un mode militant, à part du côté des documentaires et des courts métrages. Curieusement, c’est après l’arrivée des trithérapies, en 1996, que les choses changent et que des cinéastes français prennent à bras-le-corps cette question. Je pense à Stéphane Giusti lorsqu’il fait son beau téléfilm L’homme que j’aime (1997) ou à André Téchiné lorsqu’il fait Les Témoins (2007). Je pense surtout à Olivier Ducastel et Jacques Martineau qui, depuis 1998 et Jeanne et le garçon formidable racontent, de film en film (Drôle de Félix, Nés en 68, etc.), les évolutions du sida, de sa perception, de la vie avec, des traitements… jusqu’à Théo et Hugo dans le même bateau, l’an dernier, où ils sont les premiers (et jusqu’à présent les seuls) à raconter les prises de risque aujourd’hui et les traitements post-exposition. Grâce à ce travail sur le long terme, ils font à mon sens partie des cinéastes vraiment très importants de cette histoire.

Jonathan Demme est mort récemment. Quel regard portez-vous sur Philadelphia l’un des films les plus célèbres sur l’épidémie, plus de 20 ans après sa sortie? C’est un film important, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, quoi qu’on en pense d’un point de vue cinématographique, et en dépit des très nombreuses limites qui sont les siennes, la plus évidente étant cette façon d’évacuer totalement toute dimension de proximité physique, de tendresse physique parmi son couple gay (Tom Hanks et Antonio Banderas) : pas un baiser, rien, juste une danse joue contre joue. Le milieu gay est lui aussi presque absent du film. Mais une fois qu’on a dit ça, qui n’est pas négligeable, ce LE film — le seul ! — produit par l’industrie hollywoodienne sur le sida, et c’est LE film qui a donné au grand public international un aperçu de ce qu’étaient les discriminations vécues au quotidien par un homosexuel séropositif mais aussi et peut-être surtout ce qu’était le corps marqué par la maladie. Tout le monde se souvient de Tom Hanks, en plein procès, ouvrant sa chemise pour montrer ses taches de Kaposi. Que, quand on est homosexuel, quand on est militant de la lutte contre le sida, séropo soi-même, on ne se retrouve pas dans ce film, c’est tout à fait normal. Ce n’est pas un film fait pour ceux qui savaient, ceux qui étaient au front : c’est un film à destination des autres, d’une société qui, au mieux, se fichait de ce qui arrivait aux pédés et aux séropos, et au pire trouvait qu’ils n’avaient que ce qu’ils méritaient. Philadelphia est un film compassionnel qui a rempli son rôle, dans les limites qui lui étaient imparties. Et par ailleurs, c’est aussi un film souvent émouvant quand on le revoit.

L’épidémie et sa représentation à l’écran ont-elles changé durablement la représentation de l’homosexualité à l’écran? Oui, de façon très forte. Et Philadelphia est là aussi un bon exemple. Car ce film — parmi d’autres — a installé à l’écran l’idée même du couple gay, l’idée d’un couple lié par l’amour et la tendresse et pas seulement par le sexe (il faut dire que le sexe et le désir sont plus qu’hors champ dans Philadelphia !), l’idée que ce couple gay pouvait être parfaitement intégré à la famille de l’un d’eux (le film comporte plusieurs scènes où Tom Hanks et Banderas sont au milieu des parents et des frères et sœurs de Hanks, qui les considèrent comme tous les autres couples), et surtout l’idée que, dans un couple sérodiscordant, l’un va mourir et l’autre pas : quel sera dès lors le statut, l’avenir du survivant ? En creux, Philadelphia instille ce que seront les combats à venir de la communauté LGBT : la reconnaissance du couple gay, les droits accordés au veuf à qui, jusque-là, on pouvait très bien dénier toute existence à la mort de son compagnon. Ce n’est pas rien !

Vous vous êtes sans doute replongé dans bon nombre de films pour préparer ce livre. Quel sentiment cela vous at-t-il laissé? J’ai tout revu et j’ai beaucoup pleuré ! Mais au-delà de ça, au-delà de cette douleur toujours vive de se confronter à ces images, j’ai ressenti un sentiment d’apaisement de constater que ces films existent, qu’ils racontent notre histoire, qu’ils portent la trace de tant et tant d’entre nous qui sont morts, qu’ils disent à qui veut bien les regarder ce que nous avons traversé. Un sentiment d’apaisement aussi à constater que j’étais capable de m’y confronter pendant des mois, que j’avais pu — comme d’autres visiblement, Robin Campillo, Elisabeth Lebovici, Jonas Gardell, etc., qui font aujourd’hui des films ou des livres sur cette période — faire mon deuil pour me replonger dans cette histoire, pour participer à la reconstitution de la mémoire de ce que cela a été. Et puis un apaisement parce qu’en faisant ce livre, j’ai le sentiment de payer mon dû à cette histoire que j’ai traversée et à tous ceux, vivants et morts, que j’ai connus à travers ces années.

Reste-t-il  des aspects de l’épidémie qui n’ont pas été abordés au cinéma ou pas suffisamment? Oui, bien sûr, il reste encore des angles aveugles. Notamment toutes les problématiques contemporaines liées à la sexualité au temps de la PrEP : en dehors de quelques documentaires et courts métrages, où sont les prises de risque, le bareback, le chemsex, etc. ? Je fais mine de m’interroger mais en fait je connais la réponse : la sexualité gay, sida ou pas sida, a toujours été très peu représentée. Est-ce un tabou ? Je préfère dire que c’est une difficulté (pour les producteurs, pour le public, etc.) à laquelle les cinéastes rechignent souvent à trouver une solution… En cela, avec sa longue scène d’ouverture très explicite dans un sexclub (et aussi, comme je le disais plus haut, parce qu’il aborde les traitements post-exposition), Théo et Hugo dans le même bateau est très audacieux…

Vendredi 16 juin, à partir de 19h, rencontre-dédicace avec Didier Roth-Bettoni à la librairie Les Mots à la Bouche.

Lundi 19 juin, à partir de 21h, le ciné-club LGBT Le 7e Genre organise au cinéma parisien Le Brady une projection du film Zero Patience, suivie d’une rencontre avec le réalisateur John Greyson, Didier Roth-Bettoni et l’universitaire canadien Thomas Waugh.