Mikael Owunna est un photographe nigérian-suédois, qui a grandi aux Etats-Unis. Il rencontre depuis quelques mois des gays, lesbiennes, bi, trans ou queer africain.e.s afin de les interviewer et de les photographier: c’est le projet Limit(less) [« (Sans)limite »]. Les photos et les interviews sont ensuite publiées sur le site Limit(less). Des clichés souvent magnifiques, à l’image de ce 4 Queer African Women ci-dessus. Mikael Owunna ne se contente pas de documenter la vie ou les difficultés de ses sujets à concilier leurs identités LGBTQ et africaine, il met aussi en valeur visuellement leur esthétique.

S’il a shooté pour l’instant principalement aux Etats-Unis et au Canada, Mikael veut promener sur son projet sur d’autres continents. Il fait d’ailleurs appel à la générosité des internautes via un Kickstarter pour financer son voyage en Europe à l’automne prochain. Il devrait notamment passer par la France en septembre.

En attendant, le photographe a répondu à quelques questions.

Vous avez dit que le but de Limit(less) était de mettre à bas le mythe que tout ce qui est LGBTQ est « non-africain ». Est-ce un préjugé auquel vous avez été directement confronté? Oui, absolument. En grandissant comme queer et nigérian, j’ai ressenti beaucoup de tension entre ces deux identités en particulier. Quand on m’a outé auprès de ma famille à 15 ans, on m’a dit que ma sexualité « ne faisait pas partie de notre culture » et qu’elle venait du fait de grandir en occident entouré par des blancs. Donc ils ont commencé à me renvoyer au Nigéria deux fois par an pour la « guérir ». L’idée était qu’en m’exposant à la culture nigériane à nouveau, je deviendrais hétéro. Dans leur esprit le fait d’être queer et l’africanité étaient deux choses totalement opposées. Quand ils se sont rendus compte qu’en dépit de ces voyages j’étais toujours gay, ils m’ont fait subir une série d’exorcismes au Nigéria pendant nos vacances de Noël pour « chasser le démon hors de mon corps ».

Cela a été une expérience dévastatrice pour moi, j’ai passé des années à souffrir de grave dépression et d’anxiété à cause de ça, et ça m’a conduit à rejeter tout ce qui était africain. Ce projet fait partie de mon processus de guérison.

Comment atteindre votre objectif avec ce projet?  Mon but avec ce projet, c’est de guérir. Les quelques images qu’on peut trouver de personnes africaines LGBTQ sont presque toutes complètement négatives – on nous bat, on nous brutalise, on nous criminalise et on nous tue dans nos pays d’origine. Imaginez que vous êtes une personne LGBTQ africaine et que c’est la seule chose que vous voyez de vous dans les médias. C’est incroyablement déprimant et ça vous donne l’impression que c’est la seule option pour vous dans la vie. J’ai donc travaillé à capturer des images positives, réjouissantes et émancipatrices des personnes africaines LGBTQ pour que nous ayons une alternative vers laquelle nous tourner – une alternative où nous pouvons être LGBTQ, africain.e. et entier.

Toutes ces images sont un affront au mythe que l’on ne peut pas être LGBTQ et africain, avec chaque déclenchement de mon appareil photo, je le détruis et construis une vision émancipatrice pour les personnes noires queer et trans.

Terna – Bisexual Nigerian-Liberian – Shot in USA

Avez-vous du mal à convaincre des gens de poser pour vous? Cela dépend! Beaucoup de personnes sont à différents stades de leur itinéraire personnel, donc j’ai des discussions très franches avec elles pour être sûr qu’ils oui elles sont prêt.e.s à 110% à rejoindre un projet de visibilité comme celui-ci. C’était un peu plus dur au début, mais c’est devenu beaucoup plus simple avec le temps et de plus en plus de personnes me contactent maintenant. Les personnes les plus dures à convaincre sont les personnes LGBTQ d’Afrique du Nord.

Qu’est ce que ce projet vous a appris jusqu’ici? J’ai appris qu’il est possible de s’aimer soi-même en tant que personne africaine LGBTQ. C’est ce qui fait que ce projet peut littéralement changer la vie.

Y a-t-il des histoires ou des personnes qui vous ont touchées plus que d’autres? En termes d’histoires, je parlais avec une femme du projet et lui racontais mes expériences d’exorcisme, elle a eu un petit temps d’arrêt et m’a dit « moi aussi ». C’était un vrai moment de solidarité entre deux personnes africaines queer.

De même, mon ami Brian – un homme queer rwandais au Canada – m’a vraiment inspiré et m’a ouvert les yeux sur la diaspora africaine francophone d’une manière qui a transformé ma vision du monde [Photo ci-dessous]. Et enfin, Carol Chibueze, que j’ai shootée à Trinidad, qui a mis des mots sur beaucoup d’expériences que moi et d’autres vivons en tant que africain.e.s LGBTQ.

Brian – Queer Rwandan – Shot in Canada