Début septembre 2016, Paris. Yagg est convié à assister à une journée de tournage du nouveau film de Robin Campillo. Nous avions adoré Les revenants et Eastern Boys, que nous avions présenté en avant-première dans le cadre du Jeudi c’est gay-friendly. 120 battements par minutes sera le troisième film du réalisateur. « Ce jour-là, on tournera des scènes de RH [Réunion hebdomadaire] », me précise en amont Hugues Charbonneau, l’un des producteurs du film aux côtés de Marie-Ange Luciani. Tous deux représentent sur le tournage Les films de Pierre, la société de production de l’ancien propriétaire de Têtu.

Arrivé sur place, je tourne un peu avant de trouver le lieu du tournage. Je finis par tomber sur une cour où toute l’équipe – une grosse centaine de personnes, comédien.ne.s et équipe technique – déjeune. Hugues Charbonneau et Robin Campillo m’accueillent. Ils m’expliquent ce qui va se passer aujourd’hui: des scènes d’intérieur, notamment un échange entre le personnage de Nahuel Bizcayart et celui d’Arnaud Valois. Je suis libre de faire ce que je veux, à une exception: Robin ne veut pas être photographié.

CHOC
Je discute ensuite avec le comédien Antoine Reinartz. « Je joue Thibault, le personnage inspiré par Didier Lestrade », m’indique-t-il. « Mais il ne faut pas le dire trop fort, nos personnages sont censés être d’abord des personnages de fiction », s’empresse-t-il d’ajouter. Nahuel Perez Biscayart, lui, incarne Sean, qui doit beaucoup à Cleews Vellay, l’emblématique président d’Act Up-Paris entre 1992 et 1994. Dans un bref, échange, Robin Campillo confirme qu’il s’est bien inspiré de certains militants de l’époque. « Mais le caractère de certains a été adouci », rit Hugues Charbonneau.

Le tournage va reprendre, nous nous dirigeons vers l’amphithéâtre. Quelques comédiens ont déjà pris place. Lorsque j’entre, c’est le choc. Hugues Charbonneau et Robin Campillo ont tous deux milité à Act Up-Paris dans les années 90, tout comme Philippe Mangeot, avec qui Robin Campillo a co-signé le scénario. Philippe est un autre ancien président d’Act Up, sans doute le plus intellectuel. Je sais déjà que l’esprit d’Act Up sera plus que respecté. Mais à ce point là? Le soin apporté à la reconstitution de la RH me coupe le souffle. Tout y est. L’ordre du jour au tableau, avec entre parenthèses le nom de celui ou celle qui intervient et son temps de parole ; les barres chocolatées vendues au premier rang pour faire rentrer un peu d’argent dans les caisses ; et même l’attitude des comédiens, qui sans le savoir, reproduisent l’attitude de celles et ceux qui assistaient à cette réunion : certains dorment sur leur banc, d’autres s’ennuient, quelques uns rigolent dans un coin, les fumeurs de clopes regardent ce qui se passent depuis l’entrée de l’amphi…

La RH, c’est le cœur battant d’Act Up. Il y a un conseil d’administration, un comité de coordination, mais c’est dans ce lieu public que tout se joue, le politique comme parfois l’intime. A Act Up, les deux sont d’ailleurs étroitement mêlés. Un film sur l’association se devait de représenter parfaitement ce lieu unique. Force est de constater que 120 battements par minutes y parvient totalement.

PARENTHESE PERSONNELLE
Cela m’oblige à une parenthèse personnelle: j’ai été moi-même militant à Act Up-Paris entre 2001 et 2004. Presque cinq ans après l’arrivée des tri-thérapies, l’association n’est plus la même que celle qu’on pourra voir dans 120 battements par minute. Les rangs des militants se sont clairsemés, il est désormais assez rare d’annoncer la mort de quelqu’un en ouverture de la RH. Mais les débats y sont encore passionnés et passionnants. Beaucoup d' »historiques » sont encore là: Didier Lestrade, obsédé par la question du bareback et par Guillaume Dustan, Philippe Mangeot, toujours brillant, Christophe Martet, toujours aussi folle, Hugues Fischer, toujours aussi adorable et savant, Emmanuelle Cosse, toujours radicale et pas encore ministre. Act Up n’est pas une association où l’on s’engage à la légère. Vous devez vous y investir corps et âme ou vous partez. J’ai donc arpenté plus qu’à mon tour les travées des Beaux Arts. Bien que datant quelque peu, les souvenirs de la RH me remontent d’un coup en voyant ce plateau de tournage: les discussions, les engueulades, les rires, les pleurs, les heures passées à s’emmerder aussi, alors que tel ou tel débat s’enlisait. Je me fais alors cette réflexion: si cela me fait à moi un tel choc, alors que j’ai milité après les années noires, que vont donc ressentir ceux qui les ont vécues? [Un début de réponse avec le post de Christophe Martet et celui de Didier Lestrade]

Antoine Reinartz

CLAQUEMENTS DE DOIGTS
Ça y est, tout le monde est prêt, les techniciens sont en place, le tournage va pouvoir vraiment reprendre. « On tourne avec trois caméras. Ce n’est pas courant pour ce type de film », souligne Hugues Charbonneau. Les comédiens enfilent pulls et sweat-shirts. Il fait une chaleur insupportable, mais, pas de chance, la scène est censée se dérouler en hiver. C’est d’abord une scène d’annonce de RH qui est tournée. Comme le veut la tradition act upienne, l’intervention du facilitateur est saluée par des claquements de doigts, qui remplacent les applaudissements. Entre chaque prise, les comédiens se remettent rapidement en t-shirt. On procède à quelques retouches maquillage. Adèle Haenel n’a pas de dialogue aujourd’hui, elle est donc une militante comme une autre, avec peut-être en plus ce charisme fou qui irradie à 200 mètres à la ronde.

Adèle Haenel (au centre)

La scène d’annonce est rapidement mise en boîte. Vient le gros morceau de la journée, la scène entre Nahuel Perez Biscayart et Arnaud Valois. Le personnage d’Arnaud vient s’installer à côté de celui de Nahuel. Ils échangent quelques mots avant de s’embrasser. Robin Campillo leur fait reprendre la scène de nombreuses fois. A chaque prise, les deux comédiens changent un détail par-ci, un détail par là.

Arnaud Valois

On change de plan. Nahuel Perez Biscayart en profite pour réviser le dialogue.

Scène suivante. Un échange entre deux jeunes militants. L’un d’eux, avec ses cheveux bouclés, est inspiré par Ludovic Bouchet, hémophile et séropositif.

Derrière son écran de contrôle, Robin Campillo reste concentré, avec Hugues Charbonneau et Marie-Ange Luciani à ses côtés. Avec douceur mais avec fermeté, il n’hésite pas à faire recommencer une scène pour un mouvement de caméra pas assez fluide, ou une attitude à améliorer.

Je laisse l’équipe et les comédien.ne.s alors qu’ils ont encore quelques heures de travail. Le tournage doit se terminer dans les semaines qui viennent. Ensuite il faudra monter rapidement. Car Robin Campillo, Hugues Charbonneau et les autres ont un objectif en tête: le Festival de Cannes.

Photos: Xavier Héraud