L’action de One Kiss (Un bacio, en italien) se situe dans la petite ville d’Udine, en Italie. Lorenzo, un adolescent gay flamboyant, arrive dans sa nouvelle famille adoptive. Au lycée, son homosexualité en fait vite une cible des moqueries. Il se lie alors d’amitié avec deux autres figures marginales du lycée, la belle Blu, traitée constamment de salope pour avoir couché avec plusieurs garçons en même temps, et Antonio, un sportif renfermé sur lui-même depuis la mort de son frère dans un accident de voiture. L’amitié leur permet de retrouver un peu de joie et de créer un front uni face aux harceleurs du lycée. Cette situation va néanmoins se fissurer en raison du désir de Lorenzo pour Antonio. Et un baiser va tout faire basculer.

Alors qu’il aurait pu être un énième film sur des adolescents qui découvrent leur homosexualité, One Kiss parvient à surprendre à la fois par la légèreté – avec de belles scènes fantaisistes, façon comédie musicale – puis par la gravité de son ton. Si l’adolescence est le lieu de toutes les expérimentations, elle peut aussi devenir le lieu de tous les dangers.

Nous avons rencontré Ivan Cotroneo, le réalisateur du film, qui nous explique sa démarche et pourquoi il a voulu faire un film coup de poing sur le harcèlement à l’école.

Votre film est tiré d’un faits divers réel. Oui, du meurtre de Larry King. J’étais aux Etats Unis, à Provincetown, quand c’est arrivé. Larry King était un jeune gay adopté. Au lycée, tout le monde le harcelait parce qu’il était gay. Il est tombé amoureux d’un garçon, Brandon. Il a commencé à dire à tout le monde qu’il était amoureux de lui. Tous ceux qui se moquaient de lui se sont tournés vers Brandon, en lui disant qu’il ne faisait rien, qu’il ne se démarquait pas assez de Larry. Un jour, Brandon a pris une arme à feu, il s’est rendu à l’école et a tué Larry. En lisant cette terrible nouvelle, j’ai pensé à mon pays. A l’époque, il était question de voter une loi contre l’homophobie. Nous n’en avons pas. Nous sommes le seul grand pays en Europe à ne pas avoir ce genre de loi. J’ai décidé de transposer cette histoire en Italie, avec deux personnages fictionnels, Lorenzo et Antonio. L’histoire était racontée de leur point de vue. Mon intention était d’aller dans les écoles avec ce livre et de parler aux étudiants. Le livre a été publié en 2010. Au même moment, nous avons aussi eu la campagne « It gets better » en Italie. Je me suis rendu dans des écoles. Avec la campagne It gets better, on doit parler de soi, de ses relations. Lors d’une semaine en particulier, je suis allé dans deux écoles à Rome. Dans la première, les étudiants ont eu des réactions très fortes et m’ont dit « Vous n’êtes pas normal, donc nous ne sommes pas intéressés par ce que vous dites ». L’un d’eux a ajouté que s’il avait des enfants gays, il les tuerait lui-même. J’étais choqué. Deux ou trois jours après, je suis allé dans une autre école. Les étudiants se sont montrés très intéressés. Ils m’ont demandé comment faire des blagues à quelqu’un qu’on aime  bien sur son orientation sexuelle sans l’offenser. J’ai aimé ce genre de question, parce que ça soulève un problème essentiel: comment vivre avec les différences et ne pas être séparés par elles. J’ai demandé aux organisateurs comment il était possible qu’en trois jours je rencontre des étudiants si différents . Ils m’ont expliqué que l’an dernier, un étudiant avait tenté de se suicider et tout le monde s’est senti très responsable et ils ne voulaient pas attendre qu’une nouvelle tragédie se produise.

Pourquoi avoir adapté votre livre au cinéma, alors? Ce que je fais dans la vie, c’est écrire des histoires. Je sais écrire des histoires que les gens vont ressentir très personnellement, leur faire penser que les personnages sont leurs amis. C’est pour ça que j’ai voulu aller au delà du livre et faire un film. Je voulais aller aussi enrichir mon récit. Le livre est centré sur les personnages de Lorenzo et d’Antonio. J’ai rencontré tellement de filles qui se faisaient traiter de « salopes ». Tout est lié. On ne peut pas séparer les discriminations. C’est pour ça que j’ai décidé de réécrire l’histoire pour qu’elle présente le point de vue de trois adolescents. J’ai rajouté le personnage de Blu. Lorenzo est différent. Dans le livre, il est très agneau sacrificiel. Dans le film, Lorenzo n’est pas un ange, il est provocant, et d’une certaine manière, moins aimable. Mon avis que si on est dans une démarche inclusive on ne peut pas choisir avec qui on l’est. On doit l’être aussi avec des garçons ou des filles pour qui on n’éprouve aucune sympathie.

Êtes-vous revenu dans des écoles avec le film? Oui et des choses étranges et formidables se sont produites.  D’abord, j’ai fait un grand casting ouvert pour les personnages adolescents du film. J’ai rencontré tellement de garçons et de filles qui m’ont dit « je ne veux pas être comédien.ne, je veux juste être dans ce film, parce que cela parle de harcèlement ». Et en fait, la plupart n’avaient pas été victimes eux-mêmes de harcèlement, certains m’ont raconté que dans leurs classes ils avaient ri avec les autres, ou s’étaient moqués et en avaient ensuite ressenti une grande honte. Par la suite, nous avons décidé de ne pas montrer le film en premier aux journalistes. Nous avons choisi six villes, avec six écoles. Puis le film a eu un parcours habituel en salles.

Les  réactions en école étaient-elles différentes de celles que vous avez eues en présentant le livre? Oui. Je pense que le film est très respectueux de ces adolescents qui sont à l’âge où l’on fait tout pour la première fois. Lors de la scène du baiser, certains ont applaudi, d’autres hué, mais pendant les vingt dernières minutes du film, ils se sont complément tus, certains ont pleuré. Après une projection, un étudiant s’est levé et a dit « lorsque Lorenzo a embrassé Antonio, j’ai crié « non, non », maintenant je vois que si Antonio a tué Lorenzo, c’est parce qu’il est entouré de gens comme moi. » Une fois j’ai montré le film dans un lycée qui forme des paysagistes. 95% des étudiants étaient des hommes. Lors de la scène du baiser, ils ont crié des mots comme « C’est révoltant ». A la fin du film, ils sont restés silencieux et n’ont pas voulu débattre avec moi. Je leur ai lancé « Je n’ai pas la prétention de vouloir vous faire changer d’avis, mais vous êtes trois cents face à moi. Comment pouvez-vous imaginer que l’un d’entre nous n’est pas assis à côté de vous. Comment imaginez vous qu’on se sent lorsqu’on est gay ou qu’on se dit qu’on l’est peut-être et qu’on est assis dans le noir avec une salle remplie de gens qui crient des insultes? » Le lendemain, j’ai reçu le mail d’un jeune homme qui m’écrivait: « J’ai 15 ans, je suis gay, j’ai fait mon coming-out auprès de mes parents, mais je ne peux pas le faire au lycée. Vous avez rencontré les autres étudiants, donc vous voyez pourquoi. »

Les films sur les adolescents gay sont presque un genre en soi. Certains d’entre eux vous ont-ils inspiré? Je suis la personne que je suis en raison des livres que j’ai lus et des films que j’ai vus. Quand je vois quelque chose que j’aime beaucoup, ça reste en moi. Bien sûr, j’essaie d’exprimer mon point de vue et ma sensibilité, mais il y a effectivement un tas de films sur les adolescents que j’aime. J’avais en tête notamment The Breakfast Club, de John Hughes, Les roseaux sauvages, de Téchiné, The perks of being a wallflower. Bien sûr dans One Kiss, je cite Jules et Jim. J’aime aussi Edge of Seventeen. Dans les films américains des années 80 comme The Breakfast Club ou Ferris Bueler, ce n’est pas tant la problématique gay qui m’a marqué – qui n’est pas forcément très présente, d’ailleurs – que la proximité qu’on peut ressentir avec les personnages. C’est ça que j’ai essayé de faire.

Il y a de belles scènes de comédie musicale dans votre film. Pouvez-vous nous en parler? C’est quelque chose que j’adore faire. Il y avait déjà ce genre de scène dans mon premier film. J’aime les scènes musicales, les scènes fantaisistes. La fantaisie est très puissante et peut vous aider. C’est ce qui se passe dans le film. Blu écrit à elle-même dans le futur, c’est sa façon à elle de se distancier de ce qu’elle vit. Lorenzo a cette fantaisie où il est aimé, où il est une pop star. Il y a ça dans le film Precious, et c’est quelque chose que je voulais faire. Antonio parle avec son frère mort. La différence est que pour Blu, la fantaisie est un moyen de se libérer, pour Antonio c’est une sorte d’obsession, qui devient dangereuse.

Vous dites que vous avez participé à la campagne It gets better en Italie. Dans ce film, cela ne s’arrange pas pour le personnage gay. C’est pour cela que j’ai voulu la toute dernière partie du film. Le livre se terminait avec la mort de Lorenzo. Larry est mort dans la vraie vie. Je voulais faire un film coup de poing sur le harcèlement. On ne peut pas insulter quelqu’un le traiter de tous les noms et soudainement redevenir ami avec lui ou elle. Je voulais dire aux gens que ce type de comportement est dangereux. Quand vous êtes seul devant internet et que vous écrivez ce genre de choses, vous ne savez pas comment c’est reçu par la personne qui est insultée. Donc je voulais faire un film qui fasse peur. Je me suis battu avec le distributeur et le producteur, qui pensaient qu’avec une fin heureuse les gens iraient voir plus facilement le film. Mais il n’y a pas de fin heureuse à cette histoire, Larry est mort. En même temps, si le film ne dit pas « it gets better », il dit « it could get better », ça pourrait aller mieux. A la fin, Blu dit que les choses auraient pu être différentes, les autres auraient pu avoir moins peur, on aurait pu prendre le temps d’être ce que nous sommes. Antonio tue par peur. Pas à cause de ce que les autres disent. Mais parce qu’il a peur de ce qu’il ressent. Il ne se donne pas le temps de comprendre s’il est gay ou non. Tout ce qu’il sait c’est qu’il est excité par le baiser donné par un autre homme. Cela ne suffit pas à définir une orientation sexuelle, mais un garçon de 16 ans peut être troublé par ça. Les derniers mots de Lorenzo sont « Nous avons le temps. » C’est ce que je voulais dire, cela peut aller mieux si vous prenez le temps de comprendre ce que vous êtes. Donc n’ayez pas peur.

Vous utilisez une chanson de Mika dans le film, « Hurts ». Et vous l’avez rencontré. Oui, je me suis arrangé pour le rencontrer. Je fais parfois des interviews pour le Corriere Della Serra en Italie. Je leur ai proposé d’organiser une rencontre avec lui. Nous avons parlé lui de sa musique et moi de ce que j’écris et de mes films. A la fin de l’interview, je lui ai dit que j’avais choisi une de ses chansons pour mon film sur le harcèlement. J’ai précisé que cette chanson résumait exactement ce que je voulais dire sur le sujet. Elle parle des blessures que les mots peuvent causer. Il m’a répondu qu’il était très intéressé mais qu’il avait besoin de voir le film, parce qu’il ne donnait pas facilement sa musique. Je lui ai montré une première version. Il a aimé. Et il a proposé un remix de Hurts pour le générique de fin. Huit mois après le tournage, nous avons recréer le set du film et nous avons invité Mika à faire une vidéo avec les trois acteurs principaux. C’était une belle expérience. Il a été très généreux. Nous avons continué à nous écrire. L’automne dernier, il m’a demandé d’écrire pour une émission qu’il présentait à la télé italienne. C’est un artiste merveilleux.