Ciné, Culture & Loisirs | 20.04.2017 - 12 h 38 | 1 COMMENTAIRES
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John Trengove, réalisateur des «Initiés»: «On ne peut pas sous-estimer à quel point l’homosexualité est toujours stigmatisée dans certaines parties d’Afrique du Sud»

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Yagg a beaucoup aimé le film gay sud-africain «Les initiés». Son réalisateur nous explique sa démarche et ses choix.

Les initiés (Lire «Les initiés»: être un homme, mode d’emploi) est son premier long-métrage de fiction. De passage à Paris, le réalisateur sud-africain John Trengove a répondu à nos questions sur ce magnifique film, en salles depuis le 19 avril. Il nous explique notamment comment à travers son film il a tenté de montrer une vision de l'homosexualité qui évite les écueils habituels et les vérités toutes faites.

Comment est né ce film? Cela a commencé avec mon co-producteur, Batana Vundla, qui est issu de l'ethnie Xhosa. Nous sommes tous les deux réalisateurs. Nous avons parlé de la possibilité de faire un film queer en Afrique du Sud. A l'époque, il y avait un certain nombre de choses qui étaient dans l'air et qui avaient de l'importance pour nous. La première, c'est les déclarations de plus en plus populaires de gens comme Robert Mugabe, qui dit l'homosexualité est non-africaine, que c'est une menace pour les cultures traditionnelles. Parce que Batana est xhosa, nous avons pensé que cela serait très intéressant de parler de désir entre personnes de même sexe, croisé à une histoire sur ce rite de passage. Nous avons pensé que cela serait une manière plus intéressante de faire un film queer, dans le sens où si nous nous contentions de raconter une histoire gay pour un public gay, cela nous confinerait à une niche. Ce n'est pas mal en soi, mais en plaçant cette histoire dans ce contexte, nous avons vraiment ouvert le film, pas seulement en termes de publics, mais aussi en termes de richesse. Cela nous donnait beaucoup de substance, beaucoup de choses à explorer. C'est ça qui est intéressant en termes de cinéma queer. A une époque, cela consistait juste à mettre des images queer à l'écran. Maintenant, on peut explorer la valeur métaphorique de ce que cela signifie d'être gay.

Le rituel de l'Ukwaluka est tabou en Afrique du sud. D'autres films l'ont-ils abordé avant vous? Nous sommes le premier long-métrage à le faire. Dans son autobiographie, Nelson Mandela a été le premier à parler de cette expérience de façon aussi publique. Son autobiographie a été adaptée au cinéma, donc on peut considérer que le sujet a déjà été abordé. Il y a eu le roman de mon co-scénariste Thando Mgqonlonza, et des articles, des témoignages. Donc nous ne sommes pas vraiment le premier, mais c'est toujours un sujet controversé en Afrique du Sud. L'initiation est en général gardée secrète. Beaucoup des choses qui s'y produisent ne sont pas censées être connues du monde extérieur. Tout film qui évoque le sujet fera face à de la controverse et à des opinions très fortes.

Avez-vous rencontré des hommes ayant suivi ce rituel pour la préparation de votre film? Oui. J'ai pu discuter avec des centaines d'hommes qui ont eux-mêmes été initiés.

Ils ne sont pas censés en parler, pourtant. Oui, mais parce que justement l'initiation a beaucoup de sens pour eux, à partir du moment où vous arrivez à créer un espace de dialogue, je crois que les gens ont très envie de parler. Beaucoup de ces conversations ont eu lieu avec plusieurs hommes à la fois. Nous organisions des dîners, ou une rencontre dans un café. A chaque fois, les conversations ont été très animées et très intenses. Le rituel lui-même est chargé de sens et d'intensité. Il affecte profondément les gens.

Dans le dossier de presse, vous déclarez que vous vous êtes inspiré d'une déclaration de Mugabe, qui considère l'homosexualité comme un virus et que le personnage de Kwanda, l'initié gay de Johannesburg agit ainsi. Pouvez-vous nous expliquer? Quand vous commencez à écrire, vous avez plein d'idées, d'impressions, de choses très désorganisées. Et à un moment donné, vous prenez un peu de recul, vous regardez l'histoire et vous vous dites, "voilà ce qui se passe vraiment". Et ce qui se passait, c'était ça: cette notion que comme a dit Mugabe, il y a une culture traditionnelle, qui fonctionne comme un organisme, et vous avez cette entité extérieure, l'initié Kwanda, qui représente une idée occidentale de l'homosexualité entre guillemets, qui infiltre en quelque sorte cet organisme et il commence à transformer cet organisme de l'intérieur, en particulier le personnage de Xolani. Et je pense que pendant un moment le public attend ou espère que Kwanda transformera Xolani et que Xolani quittera l'organisme et deviendra autre chose. Mais la vérité d'un organisme, est qu'il se défendra à tout prix contre un virus extérieur, même si cela signifie sacrifier quelques unes de ses propres cellules. Donc c'est cette idée de biologie, couplée avec les déclarations de Mugabe, qui nous a donné l'empreinte thématique de cette histoire. Je dis ça ironiquement, mais oui, nous avons en quelque sorte repris l'idée de Mugabe et construit une histoire à partir d'elle. J'aime penser qu'un jour Robert Mugabe regardera le film et se dira "vous voyez, c'est ce qui arrive!". Je plaisante, bien sûr. Mais nous ne voulions pas faire un film didactique. Nous voulions montrer une situation qui est compliquée, difficile à résoudre d'une manière ou d'une autre.

Donc vous pensez que c'est sans espoir pour des hommes comme Xolani et Vija? On ne peut pas sous-estimer à quel point l'homosexualité est toujours stigmatisée dans certaines parties d'Afrique du Sud. Contrairement à l'Ouganda, nous avons une constitution très libérale et démocratique, mais c'est surtout sur le papier. Cela protège surtout les droits de la classe moyenne. Dès que vous vous intéressez aux populations pauvres ou rurales, la réalité est très différente. Il y a toujours beaucoup de crimes de haines, de violence homophobe. Les autorités ignorent toujours ce type de violence. Beaucoup de personnes LGBTI qui vivent en Afrique du Sud ne profitent pas de ce que leur accorde la constitution et leurs vies peuvent être mises en danger, ou pire, s'ils venaient à s'exposer au grand jour.

Vous avez déclaré que le personnage de Kwanda représente votre point de vue. Oui, je lui ai donné certaines des idées que je pourrais avoir dans des situations comme ça. Je ne veux pas dire qu'il est moi. J'ai voulu problématiser mon propre point de vue. En tant que personne extérieure, je ne peux savoir ce que ressent Xolani. Dans la conception de ce film, je suis une personne extérieure privilégiée. Je m'avance dans un monde qui ne m'est pas familier. Et tout comme le public, je fais certaines suppositions ou certains fantasmes: "Xolani mérite mieux que ça ; Xolani est opprimé par cette culture, il devrait s'en sortir". Au final, je pense que nous devons faire très attention à ce genre d'idées. Dès lors il me semblait intéressant de créer ce personnage de Kwanda, de lui donner ce genre d'idées et d'en faire le problème. En d'autres termes, lorsqu'il arrive, c'est lui qui met en danger Xolani et Vija au sein de leur communauté. Il s'agissait de montrer que ces idées sont un peu naïves. Il ne peut pas comprendre toute la complexité de ce que ressent et ce que doit affronter Xolani. Il s'agissait si l'on veut de me confronter moi-même à mes propres jugements. On ne peut pas tout savoir de Xolani et, notamment à la fin, il s'éloigne de nouveau, il nous échappe.

Vous y avez déjà partiellement répondu, mais comment avez-vous approché cette histoire sur des hommes noirs, en étant vous-même un homme blanc? Oui, j'ai déjà répondu sur la maniére de structurer le récit. D'un point de vue pratique, je me suis lancé dans cette histoire avec les meilleurs collaborateurs possible, en particulier mon co-scénariste Thando Mgqolonza. Pour le casting, j'ai fait appel uniquement à des hommes xhosa. Et ensuite, pour moi en tant que réalisateur, cela signifiait perdre un peu plus de contrôle que d'habitude. Pour ce film, je ne pouvais pas tout dicter à tout le monde. Mon rôle était de créer des espaces pour que les personnes puissent apporter leurs propres idées dans le film. Cela a l'air d'être une belle idée dit comme ça, mais en pratique c'est un processus compliqué. Mais pour moi, c'était un passage obligé. L'avantage, c'est que je peux toujours regarder le film. Quand j'ai trop de contrôle, je ne peux plus regarder ce que j'ai fait une fois que je l'ai terminé.

Comment avez-vous recruté Nakhané pour le rôle principal? Nakhané est l'une de ces rares personnes qui lorsque vous le rencontrez présente une ouverture assez désarmante. La plupart d'entre nous passe sa vie à se cacher ou à réprimer ce que nous ressentons. Il y a quelque chose chez lui qui est presque translucide, qui donne le sentiment de voir au delà de la surface. Et je sais d'expérience que ce genre de personnes est généralement formidable à l'écran. Parce que c'est ce qu'aime voir la caméra, la caméra aime voir à travers. Je ne savais pas s'il pouvait jouer la comédie lorsque je l'ai rencontré. C'est un musicien et au début je l'avais contacté pour l'écriture de la bande originale. Mais ensuite on a fait des essais et j'ai été de plus en plus convaincu qu'il pouvait incarner ce personnage et lui apporter quelque chose qui n'était pas là sur le papier. Le personnage était écrit comme quelqu'un de soumis et passif, donc nous avions besoin de quelqu'un qui même lorsqu'il était immobile ou qu'il regardait juste quelque chose soit présent. Mon chef opérateur m'a dit que chaque fois que la caméra se pose sur Nakhané il se passe quelque chose d'intéressant. Il n'y a jamais une fausse note. C'est très rare. Surtout pour quelqu'un qui n'a jamais été acteur auparavant.

Le film n'a pas encore été montré en Afrique du Sud. Appréhendez-vous le moment où cela va arriver? Le film n'a pas été projeté, mais le débat autour du film a bel et bien commencé. Il ne fait aucun doute que le film sera très controversé et qu'il provoquera de fortes réactions. Vu qu'il traite de l'initiation, le film a déjà attiré beaucoup l'attention - positive ou négative. Et le fait de représenter une réalité queer dans ce contexte en rajoute une couche. Nous étions conscient de cela en faisant le film. C'est pour cela que nous avons essayé de bien réfléchir à ce que nous faisions et à rester dans une zone grise, tout en montrant quelque chose d'inattendu.

Cela peut-il poser problème à Nakhané, par exemple, qui est ouvertement gay? Je pense que le cast fera face à un certain nombre de critiques. On me reprochera d'être un homme blanc, extérieur à cette culture. Le cast a déjà subi pas mal de réactions homophobes sur les réseaux sociaux et quelques critiques sur la façon dont ils soi-disant trahiraient la culture ou ne la représenteraient pas comme ils le devraient. Nakhané a choisi de faire ça, en tant qu'homme xhosa gay. Il a le sentiment que cette culture est aussi la sienne et qu'il peut au même titre que n'importe qui d'autre y contribuer et la présenter à sa façon. La culture est quelque chose qui se crée tous les jours, par opposition à une pièce de musée qui est préservée. Mais c'était une décision personnelle pour lui. Et cela montre le genre de personne qu'il est.

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Co-fondateur de Yagg. Rédacteur en chef. Photo. Comédies musicales. Harvey Fierstein. These are a few of my favorite things.
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LES réactions (1)
  • Par arnosa 26 Avr 2017 - 14 H 52
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    il y a deux manieres de voir la RSA: verre a moitie vide ou a moitie plein.
    Pour y avoir vecu 4 annees, et au regard d’autres pays africains, meme voisins comme le Zimbabwe, c’est un havre de tolerance: par exemple plage gaies naturistes a Cape Town, scene gay a JHB, y compris en centre ville, acceptation grandissante dans certaines communautes, y compris de plus en plus Afrikaans, presse gaie, sex clubs nombreux…

    Sans mentionner le droit au mariage, vote en .. Decembre 2006 (oui 2006!). La constitution de 1996 offre d’ailleurs des garanties quant a la non discrimination sur la base de l’orientation sexuelle, comme peu de lois fondamentales le font a cejour.

    La RSA reste pour moi, et de loin, le pays le plus avance en Afrique pour les droits des LGBTI, et se situe au niveau de certains pays europeens.

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