Arthur Rimbaud va produire l’essentiel de son œuvre géniale entre 15 et 20 ans. Révolté, asocial, marginal, l’enfant terrible peut s’identifier à la formule de Nietzsche : « spiritualiser nos états de maladie, voilà le but de l’artiste ! ». Indifférent à son milieu familial qui ne comprend strictement rien à son génie, il rafle tous les prix de son école et n’a qu’un but : fuir loin de Charleville où il est né et rejoindre Paris pour y respirer l’air de la révolution communarde qui l’attire, lui qui veut tout mettre à bas et ne rien faire comme tout le monde. Nous sommes en 1871 et il a alors 17 ans. Son premier contact avec Verlaine se fait sous forme épistolaire. Il séduit l’auteur de Romances sans paroles qui lui lance en forme d’invite : « Venez, chère grande âme ! ».

Rimbaud Verlaine de Christopher Hampton retrace les mois passionnés qui suivent cette rencontre entre Paris, Londres et Bruxelles. On boit à en perdre la raison, on écrit, on se dispute, la vie des deux amants est aussi tumultueuse et instable que possible. Si Verlaine est amoureux, sa femme reste comme une bouée de sauvetage à laquelle il s’agrippe quand cela tangue trop avec Rimbaud qui, lui, est seulement épris de liberté. Attirés l’un par l’autre mais incapables de vivre l’un avec l’autre, le drame se profile. Verlaine, excédé, parle de se suicider mais, au final, retourne son arme contre Rimbaud qu’il atteint au poignet. Ce sera la prison et la fin de cet amour blessé.

Sobrement mais efficacement adapté et mis en scène par Didier Long, le texte d’une grande exactitude décortique les relations entre les deux hommes et nous donne à vivre, presque comme si l’on y était, l’intensité de la passion de ces deux génies insupportables. Pour les incarner, il fallait deux comédiens d’exception capables de jouer vrai. Porteur du projet, Didier Long a accepté de revenir à ses vieilles amours et d’interpréter le rôle de Verlaine. Bien lui en a pris ! Il excelle, avec un prodigieux talent de comédien, à montrer les diverses facettes du poète, doux et violent, amoureux et perdu. Face à lui, tout aussi impressionnant, Julien Alluguette, en jeune chien fou, mal élevé, détaché des convenances mais pleinement conscient de ses capacités créatrices, donne à Rimbaud toute sa force et tout son mystère, avec une jeunesse et une maturité qui ne peuvent faire penser… qu’à Rimbaud lui-même. Ce duo exceptionnel tourne parfois au ménage à trois (à quatre, si  l’on compte l’absinthe !) avec la très belle Jeanne Ruff qui campe très adroitement une Madame Verlaine, toute en retenue, qui s’obstine à vouloir récupérer un mari pourtant violent, (plus par jalousie que par amour ?) avant de renoncer devant l’ampleur du désastre.

On doit être reconnaissant à ce trio de nous promener dans l’univers tempétueux et incandescent de ces trois êtres. L’intelligence du texte et les talents des comédiens nous donnent la chance de partager les moments les plus intenses de la passion de ces deux éminents personnages, surdoués de la poésie et handicapés de la vie.

Philippe Escalier

Théâtre de Poche Montparnasse : 75, bd du Montparnasse 75006 Paris  – 01 45 44 50 21

Du mardi au samedi à 21 h