Culture & Loisirs | 10.03.2017 - 12 h 10 | 1 COMMENTAIRES
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Théâtre: «Rimbaud Verlaine», surdoués de la poésie, handicapés de la vie

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La pièce «Rimbaud Verlaine» retrace avec justesse la rencontre et la relation de ces deux géants de la poésie française.

Théâtre de la Condition des soies, Festival Off Avignon 2016 - Photo : Guillaume-NIEMETSKY

Arthur Rimbaud va produire l’essentiel de son œuvre géniale entre 15 et 20 ans. Révolté, asocial, marginal, l’enfant terrible peut s’identifier à la formule de Nietzsche : « spiritualiser nos états de maladie, voilà le but de l’artiste ! ». Indifférent à son milieu familial qui ne comprend strictement rien à son génie, il rafle tous les prix de son école et n’a qu’un but : fuir loin de Charleville où il est né et rejoindre Paris pour y respirer l’air de la révolution communarde qui l’attire, lui qui veut tout mettre à bas et ne rien faire comme tout le monde. Nous sommes en 1871 et il a alors 17 ans. Son premier contact avec Verlaine se fait sous forme épistolaire. Il séduit l’auteur de Romances sans paroles qui lui lance en forme d’invite : « Venez, chère grande âme ! ».

Rimbaud Verlaine de Christopher Hampton retrace les mois passionnés qui suivent cette rencontre entre Paris, Londres et Bruxelles. On boit à en perdre la raison, on écrit, on se dispute, la vie des deux amants est aussi tumultueuse et instable que possible. Si Verlaine est amoureux, sa femme reste comme une bouée de sauvetage à laquelle il s’agrippe quand cela tangue trop avec Rimbaud qui, lui, est seulement épris de liberté. Attirés l’un par l’autre mais incapables de vivre l’un avec l’autre, le drame se profile. Verlaine, excédé, parle de se suicider mais, au final, retourne son arme contre Rimbaud qu’il atteint au poignet. Ce sera la prison et la fin de cet amour blessé.

Sobrement mais efficacement adapté et mis en scène par Didier Long, le texte d’une grande exactitude décortique les relations entre les deux hommes et nous donne à vivre, presque comme si l’on y était, l’intensité de la passion de ces deux génies insupportables. Pour les incarner, il fallait deux comédiens d’exception capables de jouer vrai. Porteur du projet, Didier Long a accepté de revenir à ses vieilles amours et d’interpréter le rôle de Verlaine. Bien lui en a pris ! Il excelle, avec un prodigieux talent de comédien, à montrer les diverses facettes du poète, doux et violent, amoureux et perdu. Face à lui, tout aussi impressionnant, Julien Alluguette, en jeune chien fou, mal élevé, détaché des convenances mais pleinement conscient de ses capacités créatrices, donne à Rimbaud toute sa force et tout son mystère, avec une jeunesse et une maturité qui ne peuvent faire penser… qu’à Rimbaud lui-même. Ce duo exceptionnel tourne parfois au ménage à trois (à quatre, si  l’on compte l’absinthe !) avec la très belle Jeanne Ruff qui campe très adroitement une Madame Verlaine, toute en retenue, qui s’obstine à vouloir récupérer un mari pourtant violent, (plus par jalousie que par amour ?) avant de renoncer devant l’ampleur du désastre.

On doit être reconnaissant à ce trio de nous promener dans l’univers tempétueux et incandescent de ces trois êtres. L’intelligence du texte et les talents des comédiens nous donnent la chance de partager les moments les plus intenses de la passion de ces deux éminents personnages, surdoués de la poésie et handicapés de la vie.

Philippe Escalier

Théâtre de Poche Montparnasse : 75, bd du Montparnasse 75006 Paris  - 01 45 44 50 21

Du mardi au samedi à 21 h

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LES réactions (1)
  • Par Gaystronome 12 Mar 2017 - 10 H 08
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    Pour tous ceux comme moi éloignés de cette actualité « parisienne » , nous reste le plus beau poème homo de l’Histoire :

    Vagabonds

    Pitoyable frère ! Que d’atroces veillées je lui dus ! « Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m’étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage. » Il me supposait un guignon et une innocence très-bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.
    Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.
    Après cette distraction vaguement hygiénique, je m’étendais sur une paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, — tel qu’il se rêvait — et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.
    J’avais en effet, en toute sincérité d’esprit, pris l’engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, — et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

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