Peut-on employer le mot « enculé », même pour se moquer des homophobes? Le service d’iconographie Iconovox a lancé un financement participatif pour le livre Les homophobes sont-ils des enculés?, dont les bénéfices seront reversés à SOS homophobie. Même si l’opération est un succès – l’objectif a déjà été atteint, les critiques ont été nombreuses sur les réseaux sociaux. Certain.e.s internautes n’acceptent pas en effet l’utilisation du mot « enculé », même pour le retourner contre les homophobes. Sur Facebook, l’ancien président de SOS homophobie, Yohann Roszéwitch a ainsi considéré que «Répondre « Oui les homophobes sont des enculés » ou « Non ce n’en sont pas » est homophobe!». Jointe par téléphone, Virginie Combe de SOS homophobie précise également que quelques membres actifs de l’association avaient également fait part de leurs interrogations.

SATIRE
Ce qui a poussé l’association à publier une mise au point. «Les homophobes sont-ils des enculés ? est un livre satirique qui dénonce l’homophobie, son sous-titre est d’ailleurs sans ambiguïté: “Textes et dessins satiriques à charge contre l’homophobie”, écrit l’association dans un communiqué. S’il illustre, énumère et décrit des insultes LGBTphobes, c’est pour mieux les pointer du doigt, mais en aucun cas pour les cautionner. Les textes et les dessins qui le composent sont tour à tour drôles, émouvants, violents, cyniques, militants mais jamais complaisants face aux discriminations que SOS homophobie combat tous les jours depuis plus de 20 ans.»

L’association rappelle que l’argent récolté servira justement à lutter contre les LGBT-phobies, mais dit comprendre les questionnements des internautes et se défend: «En se la réappropriant et en la retournant, le titre “Les homophobes sont-ils des enculés ?” interpelle et par la même occasion permet de questionner son utilisation pour celles et ceux qui n’y voient plus le caractère homophobe. Le terme “enculé” n’est pas asséné ni brandi : la forme interrogative n’est ici pas anodine, elle permet le questionnement et la déconstruction de l’insulte qui ne serait pas possible si elle n’était pas audible.»

«PLUS VULGAIRE QU’HOMOPHOBE»
Le dessinateur Nawak fait partie des artistes qui apportent leurs dessins au livre. Il explique sa démarche: «La plupart des artistes qui participent à ce projet le font bénévolement, pour soutenir SOS homophobie et réagir au torrent de boue qui s’est déversé sur les personnes LGBT et leurs soutiens lors des Manifs pour tous. Pendant des mois, nous avons eu le droit à des invectives, insultes et menaces. C’est un projet livre à charge. Et qui assume cette charge virulente jusqu’à son titre.»

Il s’est aussi retrouvé en butte aux critiques, sur Twitter notamment. Mais il persiste et signe: «Personnellement je trouve plus le titre vulgaire qu’homophobe. Mais il ne me dérange pas du tout: il interpelle, choque. Tout comme une caricature. Face à une société qui aseptise tout, je trouve ce titre culotté.» Il affirme ne pas comprendre la polémique. «Si le terme est homophobe en lui même, le contexte dans lequel il est employé ne l’est pas. Du tout. Or un mot ne peut s’analyser hors de son contexte. Un pote qui me traite d’enculé dans un contexte humoristique ne me choquera pas. Si une personne comme Jean-Marie Le Pen me sortait la même chose, je serais bien plus énervé.»

«ACTIVER CET IMAGINAIRE, C’EST L’ENTRETENIR»
Pour réfléchir sur le sujet, on peut (re)lire ce texte publié en 2014 par Gaëlle Krikorian, docteure en sociologie.  L’ancienne militante à Act Up-Paris raconte une soirée où elle a repris une personne qui traitait quelqu’un d' »enculé » et avance que l’utilisation de ce terme n’est jamais valable:

«Un enculé, donc, c’est un pédé. Une tapette, une pédale, quelqu’un qui suce et qui se fait mettre (du moins pour le sens commun, c’est la représentation classique qu’on s’en fait). Or tout porte la marque de la passivité, de l’infériorité. Raison pour laquelle on utilise ces termes comme insulte de choc. Ils doivent en effet servir à rabaisser ou à humilier une personne avec laquelle on se trouve en conflit. A ce stade on m’assure « mais, je n’ai rien contre les pédés », « je ne suis pas homophobe », « je ne le dis pas dans ce sens ». Il n’y a pas de bon sens en la matière. Si vous n’êtes pas homophobe, n’utilisez pas les mots qui servent à désigner les homosexuels comme insulte, parce que cela convoque nécessairement cet imaginaire homophobe (et sexiste). Utiliser les références de l’homophobie, c’est produire de l’homophobie. Et activer cet imaginaire, c’est l’entretenir.»

Nawak maintient son point de vue. Pour lui, tout est affaire de contexte, martèle-t-il: «Les mots ont un sens. La manière de les utiliser ou la personne qui les manient aussi. Dans ce cas certain.e.s ont totalement ignoré le contexte pour tomber sur le projet à bras raccourcis. Et on ne peut pas toujours faire du gentillet, du consensuel. L’humour n’est pas consensuel. Alors ne perdons pas de vue le contexte des choses.»