Têtu est de retour dans les kiosques ce mardi 28 février. C’est en quelque sorte une renaissance après un an et demi d’absence. L’entreprise qui éditait le magazine avait en effet été liquidée en juillet 2015. Le 212ème numéro, avec Mika en Une, avait été le dernier à paraître. Deux entrepreneurs, Yannick Le Marre et Julien Maquaire, avaient suite repris la marque et avaient relancé Tetu.com à la fin de l’année. Quelques mois et une levée de fonds plus tard, le titre emblématique de la presse gay française est bel et bien de retour, avec une équipe jeune et ambitieuse. A sa tête, Adrien Naselli, rédacteur en chef, ancien de France Culture et de… Yagg, où il avait signé plusieurs articles.

Dans ce premier numéro d’une nouvelle ère, on peut lire entre autres un dossier sur l’appli de rencontre chinoise Blued, un reportage sur le groupe des Radical Fairies, en Californie et une longue interview d’Emmanuel Macron (réalisée avant la polémique sur les anti-mariage pour tous «humiliés»).

Pour Yagg, Adrien Naselli évoque sa vision de Têtu et la ligne éditoriale qu’il entend donner au magazine.

Dans un contexte difficile pour la presse en général et la presse gay en particulier, qu’est-ce qui vous a motivé à relancer le magazine? Les repreneurs avait annoncé qu’ils souhaitaient tester l’intérêt de la communauté pour Têtu en relançant le site Internet. Le site a été remis en ligne il y a un an et il atteint le demi-million de visiteurs par mois. Les internautes se sont montrés curieux et il y a beaucoup d’échanges sur les réseaux sociaux, sur Facebook particulier. Il a donc été décidé de relancer le titre en kiosques. Les propriétaires de Têtu ont fait une levée de fonds qui leur a permis de me recruter. La levée de fonds a eu lieu en mai, je suis arrivé en août et nous avons eu le feu vert de la part de tous les actionnaires au mois de novembre. Nous avons donc réalisé le magazine en peu de temps.

Que vous inspirent les réactions sur les réseaux sociaux depuis l’annonce de la relance? J’ai l’impression que les gens sont enthousiastes. En tout cas il y a eu pas mal de presse. On voit que Têtu reste un média important, et on peut presque dire une marque importante, parce que les gens ont tellement vu Têtu dans les kiosques pendant 20 ans qu’ils l’associent aussi à quelque chose du quotidien. Dans le milieu que je fréquente, c’est à dire plutôt des journalistes et plutôt des militant.e.s, cette couverture, cette nouvelle édition qui est peut-être plus jeune qu’avant semble plaire. Il ne s’agissait pas du tout de faire un fossé générationnel, mais dans ma tête, pour schématiser, il y a deux générations: une génération qui a vécu le pacs – c’est à dire qui avait l’âge de  comprendre les enjeux, les ressentir et éventuellement être blessée par ce qui a été dit à l’époque, et puis la génération à laquelle j’appartiens, qui a plutôt été la génération du mariage pour tous. C’est une génération qui a grandi avec internet. Nous n’avons plus du tout les mêmes rapports à la presse et aux discours sur l’homosexualité. Parce que sur internet, c’est très facile d’avoir accès à l’information et de voir tout autant des choses horribles sur l’homosexualité. Tout y est un peu mélangé. Si nous ressortons un magazine, c’est pour montrer des visages qu’on ne voit pas sur internet. Nous voulons donner la parole à des personnes qui pourraient être des lecteurs, qui ont été directement impactées par la Manif pour tous. J’ai essayé de mettre en avant des personnes qui se tiennent debout, solidaires et fières. La France entière peut ainsi voir que ce sont ces personnes-là qui ont été touchées pendant ces cinq dernières années, même si le gros de la Manif pour tous a duré un an et demi ou deux ans. L’objectif est aussi de prouver que les politiques qui sont menées sur les questions de société ont un impact, et un impact sur de vraies personnes. Ce ne sont pas des fantasmes ou des choses imaginaires.

 «Nous voulons donner la parole à des personnes qui pourraient être des lecteurs, qui ont été directement impactés par la Manif pour tous.»

«Têtu» a toujours été critiqué pour son «parisianisme», ses pages mode ou ses beaux mecs. En avez-vous tenu compte en définissant la nouvelle ligne éditoriale du magazine? Sur le parisianisme: parmi les personnes qui ont écrit dans ce numéro aucun.e n’est parisien.ne. Il y a un brassage. Nous venons tous de milieux assez différents. Moi j’ai fait une école de type « élite du journalisme », mais ce n’est pas le cas de tous les autres, qui sont aussi là pour leurs parcours variés. Et les sujets que nous traitons ne sont pas « parisiens ». Dans les pages culture, on prête les pages à un artiste, qui nous donne ses photos et les commente. Ce mois-ci il se trouve que c’est un artiste à la mode dans les galeries parisiennes, qui s’appelle Smith, mais ses images parlent à tout le monde. Ce sont des images de personnes en mouvement. Il appelle ça des images de transition. On fait attention. Si un sujet semble appartenir à un champ élitiste, on le décale. On explique, avec un ton compréhensible. Je pense qu’on peut se débarrasser de cette question en se disant qu’à partir du moment où on raconte des histoires du quotidien – c’est le cas des trois personnes qui font la couverture – tout le monde peut se sentir concerné. Ce sont juste des êtres humains qui ne représentent que ce qu’ils sont. C’est pour cela qu’il n’y a pas de star en couverture. En 2009 – j’avais 18 ans, j’étais hyper content de voir la couv de Têtu avec Mylène Farmer. J’étais fan d’elle.  Je trouvais ça très fort et j’étais fier. Mais Mylène Farmer on peut la voir ailleurs. Elle a ses spectacles, sa propre image et montrer une image de Mylène Farmer ça ne sert qu’à parler à ses fans ou à faire sa promo. Sur le site internet, c’est différent. Le site nous sert à traiter l’actu chaude. Avec la sortie du magazine, les articles du site vont être plus courts et concentrés sur l’actu, que ce soit des droits, du buzz. Dans le magazine, les sujets seront plus longs.

«Le site nous sert à traiter l’actu chaude. Dans le magazine, les sujets seront plus longs.»

Concernant la mode. Nous n’allons pas faire ce que faisait Têtu avant, c’est à dire prescrire ce qu’il faut porter. C’était sans doute une démarche de survie, en collaboration avec les annonceurs et c’était au final assez premier degré. Nous allons prendre un autre parti pris. Nous ne serons pas dans le coup d’après. Nous décrypterons les tendances, sans prétendre comprendre. C’est Thoai Niradeth qui s’occupe des pages mode. Il fait un « Tuto Têtu » pour apprendre à s’adapter à une tendance que nous n’aurions pas comprise. Il fait aussi un dossier sur toutes les nouvelles normes dans la mode, comme les vêtements non-genrés. Il donne à voir toute une histoire du vêtement masculin. Le ton est soit plus sérieux, comme pour ce dossier, avec des interviews de conservateur de musées et de gens qui ont travaillé sur la mode masculine, ou alors plus léger, avec un côté manuel de survie.

Et sur les beaux mecs? Je n’ai pas de problème avec ça et d’ailleurs il y en a dans le magazine, notamment dans une rubrique qui s’appelle Bonjour Monsieur. C’est un peu le seul moment où on parle d’internet dans le magazine. Je me suis dit que si on fait un magazine c’est pour justement sortir d’internet. Dans ces pages, on n’a pas voulu prendre des mannequins d’agence, qu’on peut déjà voir partout et qui pour moi n’avaient pas grand intérêt. Nous avons fait appel à des mecs d’Instagram qui voient leur nombre de followers augmenter de manière spectaculaire parce qu’ils ont publié une photo qui on ne sait pas pourquoi « prend » plus que les autres. Dans le magazine, un de ces mecs racontera son rapport à son image privée et publique. Ce sont des garçons « normaux », même s’ils correspondent plutôt aux canons de la beauté masculine. Celui de ce mois-ci s’appelle Julien et vit à Bordeaux. Donc il y a des beaux gosses dans le magazine, mais on essaie d’aller voir derrière la carapace. D’ailleurs, la photo qu’on a prise de lui le montre se reflétant dans une étendue d’eau, comme Narcisse. Cela ne l’a pas dérangé de jouer avec son image de cette manière.

«Il y a des beaux gosses dans le magazine, mais on essaie d’aller voir derrière la carapace.»

La couv fait toujours beaucoup parler et la couv du nouveau numéro ne fait pas exception. Sur les suivantes ce seront des mecs d’Instagram? Tout à fait. Par exemple, il est possible qu’on fasse un dossier sur les Etats-Unis pour le numéro suivant, parce que cy Lecerf Maulpoix, qui a signé plusieurs sujets dans le magazine, s’y est rendu pour rencontrer les nouveaux militants qui résistent à Donald Trump, avec tout le croisement des luttes qui s’organise. Pour la couverture, si on reste sur cette idée de faire appel à des mecs d’Instagram, j’ai plusieurs contacts d’américains qui vivent en France. Le cover boy en tant que mec qui ne représente que ses abdos, pour moi ça n’est plus d’actualité. En revanche, un cover boy qui serait un mec américain qui vit à Paris, qui est un peu au courant de ce qui se passe dans son pays et qui éventuellement ne veut plus y retourner à cause de Trump pourrait très bien être en couverture. J’avais pensé par exemple faire une photo près de la statue de la liberté qui se trouve dans le XVIè à Paris. L’idée est de faire une image forte et « mignonne » qui donne envie d’ouvrir le magazine.

Donc ce ne seront que des hommes en couv? Têtu reste un magazine gay. Historiquement, le magazine a une cible gay masculine et notamment pour des raisons toutes simples d’annonceur. Vous le savez aussi bien que nous à Yagg, LGBT ça parle rarement aux annonceurs. Peut-être qu’avec l’évolution de la société, les marques finiront par s’intéresser à la cible LGBT et qu’ils arrêteront de cibler les gens en fonction de leur sexe ou de leur orientation sexuelle. Mais nous n’en sommes pas là, donc Têtu reste un magazine gay. Pour moi les gays s’intéressent à tout, à tout ce qui se passe dans le monde bien sûr, mais en particulier aux lesbiennes et aux personnes trans, qui ont potentiellement des choses en commun avec eux. C’est pour cela que mettre en couv un gay avec une fille lesbienne et un mec trans n’est pas du tout en contradiction avec l’idée que c’est un magazine gay. On montre des visages de personnes qui sont amenées à se fréquenter et qui si elles ne le font pas devraient le faire. Ce n’est pas qu’un reflet de la réalité, c’est aussi un appel.