Le prévenu s’avance à la barre face à la présidente. A l’invitation de cette dernière, il décline son identité, son adresse et sa date de naissance. Surprise, Christian Cassard, qui est poursuivi pour injure publique envers un groupe de personnes en raison de leur orientation sexuelle, affirme être né en 1980. Il a donc le même âge que le plaignant, Ian Brossat, et pourtant il en fait facilement dix de plus.

La faute sans doute à sa complexion pâle et sa silhouette grande et chétive, qui rappellent étrangement l’allure de Tarek Laboun, poursuivi en février 2016 devant cette même 17ème chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris pour avoir injurié publiquement Jean-Luc Romero-Michel (Lire Tweets homophobes adressés à Jean-Luc Romero: le procès comme si vous y étiez).

« SALUT LA PETITE FIOTASSE »
Contrairement à Tarek Laboun, Christian Cassard reconnaît les faits (les investigations de la police ne laissaient guère de doute, il est vrai). Il a bien écrit sur Twitter « salut la petite fiotasse. Alors tu t’es bien fait enculer dernièrement par le fion lol » en réponse à un Tweet de l’adjoint au logement de la ville de Paris. Sur son compte Twitter, l’homme se présentait anonymement comme « un ancien mandataire en assurance, adhérent aux LR depuis 2012». La présidente ajoute que le prévenu a déjà eu affaire à la justice, pour une insulte à… Christiane Taubira.

Une deuxième prévenue est poursuivie en ce 11 janvier, mais elle a choisi ne de pas se présenter à l’audience et de ne pas être représentée. Devant la police, elle a aussi reconnu avoir envoyé  à partir du  compte @OneStepBEYOOND « tu te fais enfiler comme un clebs. Tu te crois normal sale mysogyne » « pas de respect pour ces choses informe, non humaine, 2 cerveaux dans le calebard, jlaisse pas le pouvoir aux chiens » ; « élu pd pouvoir danger » et enfin « le jour ou jte plie ta sale gueule de petite traînée, c’est avec mes mains… »

Devant les enquêteurs, Nadia Aboula a affirmé également avoir tweeté une autre série d’insultes depuis le compte @jtebaisetamaire. L’obsession canine de la prévenue s’y manifeste à nouveau : « « bande de chiens je baise vos mœurs à quatre pattes », « ton cul est réservé ce soir on devine par qui », etc.

Ce qui a valu à Ian Brossat ce déluge d’insultes ? A priori, un tweet , posté le 6 avril 2015 : « Et un bon lundi de pâques, un !:) » #bisou ». En fait, c’est surtout l’homosexualité ouvertement assumée de l’élu, qui avait fait son coming-out sur Yagg, qui semble obséder les deux personnes jugées aujourd’hui.

INTERROGATOIRE
Pour sa défense, Christian Cassard plaide « l’immaturité et la bêtise ». « J’étais mal réveillé » ajoute-t-il et précise qu’il réagissait à la politique de Ian Brossat concernant les HLM.

La présidente le corrige d’emblée : «Vous avez 37 ans, l’immaturité ça s’entendrait si vous aviez 12 ou 13 ans… ». « Vous réagissiez à la politique des HLM dans tout Paris ou dans le XVIème arrondissement ? »

« Je ne sais plus », répond, penaud l’accusé.

« A ce moment là, Ian Brossat avait parrallèlement annoncé qu’il inaugurait des HLM dans le XVIème arrondissement, c’est l’arrondissement où vous êtes né, si je m’abuse? C’est en réponse à ce tweets que vous vous exprimez avec des termes qui effectivement n’ont aucun rapport. En quoi est-ce choquant de construire des HLM dans le XVIème arrondissement? », insiste-t-elle.

Christan Cassard balbutie qu’il ne sait pas trop. La présidente le coupe et le relance: «En quoi êtes vous contre sa politique des HLM ?».

Christian Cassard s’agace en silence.

«Ne prenez pas cet air excédé et répondez-moi», tonne la présidente.

« Les HLM pourraient être mieux répartis. », essaie-t-il.

Mauvaise réponse: «Le XVIè n’est-il pas l’arrondissement où il y a le moins de HLM dans Paris? Quels sont les arrondissements où il y en a le plus ?»

Christian Cassard reconnaît l’évidence : «Effectivement il y en a moins dans le XVIè »

La présidente: « Ça fait toujours trop ? ». Pas de réponse.

« Expliquez nous en quoi ça justifie qu’on traite Ian Brossat de « petite fiotasse ». »

Le prévenu bredouille à nouveau qu’il ne sait pas bien, avec toujours le même air exaspéré de l’élève pris en faute, qui cherche comment se sortir du pétrin où il s’est mis.

La présidente ne le lâche pas : « Pourquoi pensez-vous à ce registre quand vous répondez? Pourquoi ne vous dites-vous pas «Pas de HLM dans le XVIè, il y en a déjà assez». C’est votre droit de ne pas vouloir de HLM dans le XVIème arrondissement, mais pourquoi ce registre-là?»

« Vu comme ça, je suis d’accord avec vous », tente-t-il.

Réplique cinglante : «Vous n’êtes d’accord avec rien puisque je vous pose une question», lance la présidente.

Christian Cassard n’a d’autre choix que de repartir sur sa seule défense : «J’étais mal réveillé».

La présidente: «Pourquoi évoquer l’orientation sexuelle de Monsieur Brossat? Vous auriez pu le traiter de « sale rouge », puisqu’il est communiste ».

Christian Cassard: «Je savais qu’il était homosexuel et…»

«Et? Donc vous pensez l’injurier en rappelant qu’il est homosexuel? Donc vous êtes homophobe?»

Le prévenu hésite… « Je n’ai jamais tapé quelqu’un. Je n’ai jamais eu de problème avec ça ».

«Vous avez des amis des homosexuels?», lui lance la présidente

«Non.»

«Au moins vous ne direz pas ça», ironise-t-elle, avec un brin de lassitude dans la voix.

Elle reprend: «Vous avez Monsieur Brossat ici. Qu’est ce que vous voulez lui dire ?»

Le prévenu: « Je m’excuse. Mes propos sont intolérables ». On a vu plus convaincant.

Cela doit être aussi le sentiment de la présidente qui lui demande s’il aurait pensé à s’excuser si elle ne le lui avait pas demandé.

Silence.

«Où en est la procédure de l’injure à l’encontre de Madame Taubira?»

Il a été condamné à effectuer un stage au mémorial de la Shoah en mars 2016.

«Vous en avez retenu quoi?»

« C’était très intéressant. On a étudié le génocide rwandais et l’Holocauste pendant deux jours.», explique-t-il d’une voix mal assurée et ajoute «J’ai compris la portée de mes propos».

«Il vous fallait ça ?»

«Non, pas du tout.»

«Les homosexuels, les noirs. D’autres cibles avant ?»

Accablé, Christian Cassard se tait.

«Vous souhaitez ajouter quelque chose?»

Il réitère ses excuses à Ian Brossat, et affirme regretter amèrement ses propos.

La présidente n’en a pas encore fini. Elle lui demande ce qu’il fait dans la vie. Il est au chômage. Il travaillait auparavant au backoffice bancaire au Crédit foncier.

Il affirme qu’à la fin de son contrat il n’a pas retrouvé de travail parce que cette affaire l’a «perturbé». «Psychologiquement, ça m’a freiné.», ajoute-t-il.

« Le fait d’avoir tenu de tels propos ou le fait d’avoir été entendu par la police et devant le tribunal ? »

« Les deux. »

« Les deux, vraiment ? »

« Je me rends compte que j’ai fait une bêtise. »

« Une bêtise… »

Elle le questionne ensuite sur ses ressources. Il est locataire et, étant au RSA, est éligible aux APL.

« Vous pourrez bénéficier d’un appartement HLM bientôt ? ».

«Oui ».

Elle conclut, aussi ironique qu’implacable : « Avec un peu de chance ce sera dans le XVIème arrondissement ».

DES EXCUSES « PAS TRES SPONTANEES »
L’avocate du prévenu le questionne brièvement, pour lui demander s’il s’était excusé avant l’audience. Elle pose la question parce qu’elle connaît la réponse: c’est le cas. Christian Cassard affirme avoir écrit deux fois. La première lettre date de février 2016, soit quelque temps après l’interrogatoire de la police.

«Ce n’était pas des excuses spontanées», commente la Présidente, qui lit à haute voix le premier courrier. Christian Cassard s’y plaint surtout de la brutalité de la procédure et de l’interrogatoire, avant de formuler de timides excuses.

La présidente regarde la deuxième lettre et remarque qu’elle ne voit pas de différence entre les deux.

« Il y parle moins de lui! », indique l’avocate.

On passe ensuite brièvement sur le cas de la deuxième prévenue, Nadia Aboula. Devant la police cette dernière a affirmé vouloir répondre à l’«arrogance» de l’élu, qu’elle accuse de bloquer ceux qui ne sont pas d’accord avec lui sur Twitter: « J’ai voulu être percutante, car il utilise sa notoriété pour vous faire bloquer par Twitter. Je ne l’ai pas attaqué sur son orientation sexuelle car ça ne me concerne pas, mais je voulais l’interpeller.» Au moment de l’interrogatoire, elle se trouvait en prison. On lit son casier judiciaire. Il est éloquent. Trois citations y figurent: «appels téléphoniques malveillants réitérés ; menaces de mort et messages malveillants réitérés ; menaces de mort et messages malveillants réitérés.» Cela a le mérite de dessiner un portrait assez clair de l’accusée.

IAN BROSSAT: « J’AI LA CHANCE DE POUVOIR ME DEFENDRE »
C’est au tour de Ian Brossat d’être entendu par le tribunal. Contrairement à Jean-Luc Romero-Michel, qui avait manifesté une certaine aisance au même micro, l’élu communiste semble légèrement impressionné. Sa voix tremble par moments. « Je n’ai pas l’habitude de m’exprimer devant un tribunal », nous confiera-t-il après l’audience.

A la barre, il s’explique sur sa plainte : «Je l’ai fait parce que je suis élu depuis 8 ans, je suis habitué du débat et de la polémique. Mais j’estime qu’à ce moment là toutes les limites ont été franchies et qu’on ne pouvait pas laisser passer ça. »

Il affirme aussi que cette plainte se veut utile : «J’ai la chance d’avoir ce mandat là et de pouvoir me défendre. Beaucoup ne le peuvent pas.»

La présidente lui demande si c’était la première fois qu’il se faisait insulter : « Non, j’ai fait le choix d’assumer mon orientation sexuelle, répond-il. Régulièrement, je fais face à ce type d’insultes. Peut-être un peu moins depuis que j’ai déposé plainte. »

«La violence sur Twitter a-t-elle été exacerbée au moment des HLM ?», l’interroge la présidente.

Partiellement, selon lui: « A l’évidence cela y a contribué. Le déferlement a surtout été lié au débat sur le mariage pour tous. A cela s’est greffé le dossier des HLM. Mais l’élément déclencheur c’est le mariage pour tous. »

La présidente l’invite ensuite à exprimer son ressenti vis à vis des lettres d’excuses de Christian Cassard.

«Je les ai trouvées très en dessous de ce que je pourrais considérer comme des excuses authentiques. Pour tout dire, la première lettre je l’ai perçue comme une provocation.», répond l’élu.

La présidente: «M. Cassard nous a dit qu’il n’est pas homophobe. Qu’en pensez-vous ?»

«Ses propos parlent d’eux-mêmes », conclut Ian Brossat.

« DE LA PAROLE A L’ACTE, IL N’Y A QU’UN PAS »
Au tour des plaidoiries maintenant.

L’avocat de Ian Brossat ouvre le bal. Pour lui, l’affaire est « simple ». Il dénonce la lâcheté de ceux qui s’abritent derrière un pseudo pour proférer des insultes. « Ian Brossat en convient, on a tout à fait le droit de ne pas être d’accord. Mais généralement dans le débat public, on avance à découvert. »

Il critique également la défense de l’accusé présent au tribunal: « On nous dit « on s’emporte, comme ça arrive souvent ». Ca veut dire qu’internet est un lieu où il est admissible de dépasser les limites. » « On voit que la violence devient commune, quasiment admise par la société. Mais ça ne doit pas être toléré. », ajoute-t-il. Pour lui, « la violence exprimée de manière anonyme est une violence qui encourage la violence », qui peut aller jusqu’au terrorisme.  »

Je veux qu’on s’inscrive dans la pédagogie, plaide-t-il. Essayons de faire quelque chose d’utile. Le risque est que quelqu’un un jour passe à l’acte. Là il y a un danger. Internet est un espace de liberté oui, mais la liberté des uns, s’arrête là où commence celle des autres. »

Il conclut en indiquant que Ian Brossat ne demande rien d’autre qu’1 un euro de dommage et intérêt.

La parole est au Procureur de la République. Il dresse un parallèle avec l’affaire Romero-Michel, où il siégeait déjà: « Ces audiences doivent avoir la même vertu pédagogique. La parole reste tout aussi blessante et toute aussi dangereuse pour les fondements de la société, même s’ils sont proférés derrière un écran. De la parole à l’acte, il n’y a pas qu’un qui est souvent hélas franchi. »

« On est a mille lieux de ce que permet de le débat, enchérit-il. Quelque chose qui est de l’ordre de l’animal. » La défense du prévenu ne le convainc pas: « Sa parole me paraît très peu authentique, très peu intéressante. M. Cassard reste dans quelque chose qui est de l’ordre de la surface. Son comportement est un comportement de délinquant. » Il réclame deux mois d’emprisonnement avec sursis.

Pour Nadia Aboula dont les propos sont «  »plus conséquents ». et « s’inscrivent dans un parcours de délinquance déjà ancré », il demande trois mois d’emprisonnement, assortis de sursis.

« IL REFLECHIT AVEC SES PETITS NEURONES »
Au tour de la défense, maintenant, qui n’a pas une tâche aisée. L’avocate de M. Cassard critique dans un premier temps la volonté de « créer une jurisprudence » et de « faire un exemple ». Dans un second temps, elle s’emploie à démolir son propre client, dans le but de minimiser la portée des propos de ce dernier. « Il n’est pas le personnage qu’on décrit. Il est totalement immature. Depuis qu’il a perdu son travail, il a chaviré. Il est là aujourd’hui, il a mis sa cravate, il vient présenter ses excuses. », avance-t-elle. Elle n’hésite pas à le comparer au personnage de Meursault, dans l’Etranger de Camus, « qu’on condamne parce qu’il n’a pas pleuré au décès de sa mère ». « Il ne sait pas s’excuser. Il ne sait pas faire. Il réfléchit avec ses petits neurones. Il n’est pas agrégé. », martèle l’avocate, qui qualifie son client « d’esprit un peu faible ». Pour elle, Christian Cassard faut « une grave dépression mais ne veut pas l’admettre ». Elle tente ensuite de convaincre le tribunal que « Fiotasse » n’est pas un terme homophobe: « Fiotte est une contraction du Franc Comtois du terme fillette », essaie-t-elle. Sur son banc, Ian Brossat lève les yeux au ciel. « C’est le titre d’un épisode de South Park », ajoute l’avocate le plus sérieusement du monde. Cette fois-ci, c’est la présidente qui ne peut réprimer un petit rire.

Elle défend ensuite les excuses de son client: « Ses excuses sont vraies. Elles sont à son niveau à lui », puis conclut sur les propos: « C’est une réaction politique, ce n’est pas une réaction contre Monsieur Brossat. Il regrette, il l’a dit. Il ne faut pas faire d’amalgame avec l’autre prévenue. Il pense qu’il ne recommencera plus. »

Elle demande un stage de citoyenneté ou une amende avec sursis. « Je demande de ne pas faire de mon client une jurisprudence », plaide-t-elle, avant de faire une dernière requête, la demande de non inscription au casier judiciaire: « S’il ne retrouve pas un travail, il va s’enfoncer encore plus ».

La présidente demande à Christian Cassard s’il a quelque chose à ajouter. Le prévenu se lève et renouvelle ses excuses. « Je comprends qu’il ait pu porter plainte. Si ça m’arrivait… »

Le verdict sera prononcé le 22 février à 13h30.