Le 8 novembre est la Journée Internationale de la Solidarité Intersexe. Pour comprendre la nécessité de cette journée, mais aussi faire un état des lieux des revendications des personnes intersexes, Yagg a interviewé Loé, militante et membre du Collectif Intersexes et Allié.e.s (CIA).

Loe - collectif intersexes et alliesPeux-tu expliquer quel est l’objectif de cette journée de solidarité aux personnes intersexes? Le 8 novembre, c’est l’anniversaire d’Herculine Barbin, une des toutes premières personnes intersexes identifiées comme telles – le terme à l’époque était «pseudohermaphrodisme masculin». Herculine/Abel a eu une vie difficile et a fini par se suicider en laissant ses mémoires [Mes souvenirs, ndlr]. Cette date a donc été choisie d’une part pour rappeler que l’on existe et ce que nous traversons, et d’autre part pour se visibiliser: car notre principale vulnérabilité c’est notre isolement qui vient de l’invisibilisation.

Comment s’est construite la communauté intersexe en France et quelles sont ses revendications? Je ne sais pas si on peut véritablement parler de «communauté intersexe» en France. Le mouvement intersexe est très jeune (l’Organisation Internationale des Intersexes, ou OII, n’a que 13 ans) et même si on a déjà quelques grandes figures comme Vincent Guillot, il n’y a pas vraiment (pas encore!) de mouvement de masse à la base, de cadres de rencontres, etc. Les deux outils les plus importants jusqu’ici étaient la liste mail de l’OII Francophonie et le Forum intersexe européen de Douarnenez.

Les principales revendications sont l’interdiction des mutilations génitales infantiles, c’est-à-dire l’arrêt des opérations chirurgicales sans nécessité médicale, le plus souvent sur des personnes trop jeunes pour y consentir pleinement. Malte l’a fait. D’autres revendications importantes sont le changement d’état-civil libre et gratuit, l’accès complet à nos dossiers médicaux, la possibilité de participer à des compétitions sportives en accord avec notre genre légal, l’accès à des espaces de partage…

Comment peut-on expliquer le peu de visibilité des personnes intersexes, même dans la communauté LGBTI? Déjà, l’intersexuation est très mal connue. Jusqu’en 2006, avant la création du terme «Disorders of Sex Development» qui a donné un nouvel essor à la pathologisation de nos variations, il n’y avait pas vraiment de terme-parapluie qui recouvrait toute l’étendue des traits intersexes. Ce qui faisait qu’on était chacun.e isolé.e dans son diagnostic, sachant que bien sûr les médecins ne nous indiquent quasiment jamais – encore aujourd’hui – qu’il existe d’autres gens comme nous, ni même qu’il existe des organisations. Or il faut comprendre que les enfants qui ont été diagnostiqué.e.s après 2006, c’est-à-dire au plus tard à l’adolescence, ou qui ont pu entendre parler de l’OII au moment de leur diagnostic, c’est-à-dire en 2003, sont pour la plupart encore très jeunes… en fait certain.e.s sont encore enfants. Donc on a une génération plus ancienne, qui a été à l’origine de l’OII ou l’a rejoint très tôt, et puis ma génération qui en a entendu parler bien après nos diagnostics et nos mutilations, et enfin on arrive à des générations qui vont, on l’espère, pouvoir dès le début avoir un autre son de cloche. Les intersexes devraient être de plus en plus nombreux/ses à s’identifier comme tel.le.s.

Aujourd’hui, il y a encore beaucoup de personnes intersexuées qui ne sont pas au courant qu’elles le sont. On leur a donné des «traitements», fait subir des chirurgies «réparatrices», mais même dans la communauté, tout le monde ne connecte pas les faits! Moi-même, il m’a fallu plusieurs années avant de me dire, à force d’entendre les définitions, «Euh… mais attends, ça me rappelle grave un truc quand même…». Je pense que c’est aussi lié au discours un peu «humanitaire» qu’on a sur les intersexes. On en parle beaucoup comme des bébés mutilé.e.s (ce qui est vrai, mais pas pour tout le monde, beaucoup d’entre nous sont diagnostiqué.e.s à l’adolescence par exemple) et ça véhicule une image un peu infantilisante, les gens projettent l’idée de pauvres enfants à sauver, et c’est difficile de s’identifier à ça. Et puis c’est comme dans le féminisme: on sait qu’il y a une proportion monstrueuse de personnes assignées femmes qui ont subi des violences sexuelles, mais c’est difficile pour beaucoup de l’admettre et de le reconnaître, parce que c’est très dur de se visualiser en victime.

Sur la visibilité elle-même, on progresse, il y a un souci un peu plus volontariste qu’avant d’intégrer la question intersexe dans la plupart des textes militants LGBTIQ aujourd’hui.

On entend davantage parler les personnes qui se définissent comme non-binaires. Trouve-t-on des similitudes entre leurs discours et les expériences des personnes intersexes? Il s’agit de deux choses très différentes. Pour reprendre les termes de Janik Bastien-Charlebois [professeure en sociologie au Québec, nldr], les intersex(ué)es ont subi une invalidation médicale, au niveau de leur développement sexuel. On a subi des corrections ou tentatives de correction de la part du corps médical, le plus souvent à base d’examens invasifs et répétés, de «traitements» hormonaux, voire d’opérations chirurgicales, tout ça sans nos consentements éclairés. C’est un vécu très spécifique, qui est lié à nos corps et non à nos genres. C’est vraiment important de ne pas mélanger les choses.

Après, il y a bien sûr des liens. Tout ce qu’on a subi produit souvent un rapport compliqué à nos identités de genre, et la proportion de personnes ne se reconnaissant pas dans le genre qui leur a été assigné est largement supérieure à la moyenne. Janik me disait que [l’anthropologue américaine] Katrina Karkazis dans Fixing Sex rapporte une proportion estimée de 8,5 à 20% de personnes intersex(ué)s qui ne sont pas en accord avec leur assignation de genre. La question, c’est aussi je pense, à quel point le genre nous paraît peut-être moins «évident» et «naturel» qu’à des personnes dyadiques, et donc à quel point ça peut aussi «faciliter» en un sens le fait de se reconnaître comme trans.

Et puis dans les activistes intersexes que je connais, la large majorité ne s’identifie à aucun des deux genres patriarcaux; nous nous disons hermas, intergenres, (gender)queers, non-binaires, genderfluids… Il y a des ponts évidents, par exemple la revendication de la suppression de la mention de genre à l’état civil. L’émergence des identités non-binaires peut permettre de visibiliser l’intersexuation, car beaucoup de non-binaires s’y intéressent parce que ça dynamite le principe de la binarité naturelle des sexes.

Comment les personnes peuvent-elles faire part de leur soutien aux personnes intersexes pendant cette journée, mais aussi le reste de l’année? Ah voilà une excellente question! Bien sûr, chacun.e a ses préoccupations et ses luttes et c’est évident qu’on ne peut pas demander à tout le monde de militer H24 sur les questions d’intersexuation, surtout quand la personne n’est pas directement concernée. Mais voici quelques idées: se former, aller sur les sites de l’OII, relayer des informations sur le sujet au moins aux dates-clés, intégrer les questions intersexes partout où ça paraît pertinent (notamment dans les luttes LGBTIQ et féministes, mais aussi handi, pour les droits des malades…). Et aussi être vigilant.e dans la vie de tous les jours, car il est probable statistiquement que vous connaissiez des personnes intersexes: on parle d’au moins une personne sur cinquante. Parler du sujet avec votre entourage peut donc aussi permettre à ces personnes de s’identifier enfin ou, si elles sont déjà informées, de savoir qu’elles peuvent en parler avec vous, sans cacher en permanence ce stigma.

Cela signifie aussi en parler avec les futur.e.s parents, pour que si leur enfant présente des traits intersexes à la naissance ou plus tard, ils et elles ne se retrouvent pas à paniquer et à suivre aveuglément les recommandations médicales. Cela signifie donc, enfin, faire connaître l’existence des organisations intersexes, pour que les intersexes enfants, ados, adultes, et aussi leurs familles, aient d’autres interlocuteur/trices.

À l’occasion de ce 8 novembre, des initiatives sont-elles en train de voir le jour? Il y a deux choses: un groupe Facebook «Échanges et soutien entre personnes intersexes (ouvert aux allié.e.s)», qui vise à rompre l’isolement des personnes intersexes, à fournir des ressources, un lieu d’échanges et de soutien (comme son nom l’indique), où on partage aussi nos expériences vécues. Et un collectif,  le Collectif Intersexes et Allié.e.s (CIA), qui est lancé officiellement ce 8 novembre. Depuis plusieurs années il n’y avait plus de cadre intersexe français, c’est pourquoi on a décidé de se doter de cet outil, pour une démarche plus militante, en vue de la participation à des campagnes voire du lancement de certaines. On se reconnaît dans la ligne politique de l’OII et dans les déclarations de Malte et de Riga. On espère que ces deux cadres complémentaires, et un travail étroit avec l’OII Francophonie, permettront d’accompagner l’émergence d’une nouvelle génération militante intersexe.

Enfin, l’OII Europe a lancé aujourd’hui un site dédié en 22 langues autour du projet Intervisibility, qui va continuer à s’enrichir et constitue une ressource précieuse!