Les (rares) détracteurs ont qualifié ce week-end de show pro-PrEP de Aides. Mais les absent.s ont eu tort, il ne s’agissait pas de faire la promotion du traitement préventif, mais comme l’a résumé en ouverture, samedi 21 octobre, un des organisateurs, Sylvain Guillet, coordinateur de l’Enipse, de «participer à une réflexion commune sur la prévention diversifiée et une approche globale de la santé sexuelle centrée sur la personne.»

Intervenant lui aussi samedi matin, le président de Aides, Aurélien Beaucamp, a rappelé que l’épidémie de VIH touche massivement les gays. Mais si l’on veut «mettre fin au sida, ça commence par nous», a-t-il martelé. De son côté, Didier Jayle, médecin et fondateur du site d’infos VIH.org, a pointé le risque d’une dilution des questions sur le VIH dans une approche trop généraliste. «La PrEP, c’est bien mais pourquoi elle ne touche pas les jeunes? Pas les migrants? Pas les couples sérodifférents? Pas les hétérosexuels? Pourquoi les Cegidd sont-ils aussi prudents ? Autant de questions à débattre à l’heure où le gouvernement développe un plan santé sexuelle mais pas VIH. Il ne faut pas laisser s’installer un programme global sans s’adresser aux trans aux migrants aux gays. Si on veut toucher tout le monde, on risque de ne toucher personne.»

 

LE RÔLE MAJEUR DU PRÉSERVATIF
Le reste de la matinée, plusieurs intervenant.e.s ont précisé le contexte dans lequel évolue aujourd’hui la lutte contre l’épidémie. Le Pr Yazdan Yazdanpanah, de l’hôpital Bichat, a expliqué en quoi la prévention était une nécessité pour l’individu mais que c’est aussi important pour la collectivité afin de contrôler l’épidémie de VIH/sida. Selon une étude britannique, le préservatif a joué un rôle majeur: sans le préservatif, l’épidémie aurait été quatre fois plus importante. Mais seul, le préservatif ne permet pas de contrôler l’épidémie. L’arrivée des traitements puissants a permis aussi d’envisager le traitement comme prévention. C’est le Tasp.
Dès 2005, une étude espagnole, plus tard confirmée par les Suisses, a montré que le niveau de transmission variait en fonction de la charge virale. Sans traitement, il y a 10% de transmission. Si le traitement n’est pas adapté, il y aussi  10% de transmission. En revanche, si le traitement est efficace, il n’y a pas de transmission. Pour l’individu, a rappelé Yazdan Yazdanpanah, le risque n’est probablement pas zéro. «Mais sur le plan sociétal, l’impact est majeur.»

PRÉVENTION DIVERSIFIÉE
Après le Tasp, la prévention diversifiée, c’est aussi le dépistage. Trop de personnes ne connaissent pas leur séropositivité. Or, la ville de San Francisco a pu démontrer qu’il y a une baisse des contaminations quand le nombre de séropositifs en charge virale indétectable augmente. Traiter tôt, c’est aussi bon pour les séropositifs, qui ont moins de risque de développer des infections opportunistes (étude Temprano, 2015).
Pour les gays, les bis et les Hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, la recommandation officielle, pas encore validée, serait de pratiquer le dépistage tous les trois à six mois. Il y a aussi les autotests. Et enfin, la PrEP, le traitement préventif pré exposition. Mais attention, prévient ce médecin, le traitement préventif tout seul, ça ne marchera pas. Il faut un accompagnement des personnes qui prennent un traitement, avec un suivi régulier, le dépistage et le traitement des Infections sexuellement transmissibles.
Seul, chacun de ces outils ne marchera pas; dans le cadre de la prévention diversifiée, en revanche, les effets sont décuplés. Ainsi, une étude a montré que le Tasp seul réduisait de 12% les infections. Mais avec le Tasp et la PrEP, la réduction était de 30%.

Dans une présentation qui regorgeait de données et de graphiques, Virginie Supervie, chargée de recherche à l’Inserm, a montré pourquoi l’épidémie reste «une urgence chez les gays». C’est le seul groupe dans lequel, en France, l’épidémie ne baisse pas. Il y a actuellement 153100 personnes vivant avec le VIH en France, soit 73% de plus qu’en 2000. Si on compare les deux groupes, hétérosexuel et homosexuel, il y a 174 séropositifs pour 1000 gays contre 1 pour 1000 pour les hétérosexuels nés en France. Chez les gays, et plus généralement les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, le taux de contamination est 250 supérieur à celui de la population hétérosexuelle née en France.

Face à ce constat scientifique, quelles réponses apporter? C’était le but de ces deux journées, durant lesquelles militants associatifs, patrons d’établissements gays, expert.e.s, ont pu partager les expériences et les connaissances lors d’ateliers d’information et d’échanges. Lors de son intervention, Bruno Spire, directeur de recherche à l’Inserm, et ancien président de Aides n’a pas manquer de souligner qu’il fallait balayer devant notre porte. «Dans le milieu gay la sérophobie est très présente», a-t-il expliqué. Cette sérophobie demeure un frein puissant à l’efficacité de la riposte collective contre le VIH.

«GETTING TO ZERO»: L’EXEMPLE DE SAN FRANCISCO
Un des temps forts a aussi été la présentation de la réponse globale de la ville de San Francisco, «Getting to Zero», lancée il y a quelques années, et qui montre son efficacité dans la réduction des nouvelles infections. Pierre Cédric Crouch, infirmier en chef à la clinique communautaire Magnet, a présenté les axes de la stratégie développée dans la ville californienne, qui fut l’épicentre de l’épidémie à ses débuts. Il y a quatre outils majeurs: la PrEP, la mise en place immédiate du traitement après un dépistage positif, faire en sorte que le client soit au centre du dispositif et lutter contre les discriminations envers les personnes vivant avec le VIH. Pour le traitement, les équipes soutiennent les personnes afin qu’elles maintiennent leurs prises. «Nous organisons des visites à domicile, nous explorons d’autres possibilités, avec les pharmacies notamment», explique Pierre Cédric. Il faut lutter aussi contre la stigmatisation et Pierre Cédric reconnaît l’impact négatif du racisme et des inégalités de revenus. Les gays africains américains, notamment, sont beaucoup plus touchés que les gays blancs.

Pour la PrEP, Pierre Cédric admet que le démarrage du traitement préventif nécessite un travail d’information. A San Francisco, la PrEP est recommandée chez toute personne ayant une relation sexuelle anale ou vaginale non protégée dans l’année. «Ce que les clients nous disent, c’est qu’ils ont peur du VIH et avec la PrEP, nous pouvons éliminer cette peur. Mais elle n’est qu’une partie de la santé sexuelle et les préservatifs jouent un rôle important», estime Pierre Cédric. Selon une étude réalisée sur plus de 1200 clients, ce sont principalement des hommes cisgenres qui utilisent la PrEP. Les utilisateurs ne changent pas leur comportement et il n’y a pas eu d’infection sous PrEP.

San Francisco a aussi inspiré le programme Vers Paris sans sida, conceptualisé par la chercheuse France Lert et dirigé par Eve Plenel, ex directrice du Kiosque et du Checkpoint. D’ici la fin de l’année, des actions concrètes devraient voir le jour dans la capitale, notamment en matière d’information et de dépistage.