Cette critique est extraite de notre chronique Les lectures de Yagg: «Gouines à suivre», «Désorientale», «N’essuie jamais de larmes sans gants»…

Wet Eye GlassesÇa commence dans une salle d’attente de l’hôpital Cochin, à Paris. Kimyâ attend le Dr. Gautier, c’est elle qui va lui permettre d’avoir un bébé avec celle qui partage sa vie, Anna, grâce au sperme de Pierre. Dans cette salle d’attente où se croisent bon nombre de couples venus pour remédier à leurs problèmes d’infertilité, Kimiâ est seule et en profite pour remonter le fil de ses souvenirs et au-delà, celui de l’histoire de sa famille, les Sadr. Elle conte une saga familiale dans tout ce qu’elle a de plus romanesque, et sur laquelle se calque son parcours, celui d’une jeune femme née en Iran, dont l’exil en France avec ses parents et ses sœurs a fait d’elle une déracinée. Désorientale saute de la petite à la grande Histoire, les emmêle et les démêle dans le récit passionnant d’une famille qui a vécu au plus près les grands bouleversements de l’Iran contemporain: Mossadegh au pouvoir, le coup d’État et la chute du Shah, l’avènement d’une république islamique avec Khomeini. Désorientale se fait aussi drôle et caustique, quand il tacle les clichés français sur l’Iran, teintés de mépris pour ce pays perçu comme arriéré (et qui est bien loin de l’être!). L’histoire de Négar Djavadi est aussi celle de la reconstruction intime de Kimyâ, un roman de quête et d’acceptation de soi, quand on se sait différente, en tant que femme et en tant que lesbienne. Foisonnant et puissant, mais aussi chargé d’émotions sur les blessures de l’enfance et de l’adolescence, Désorientale est un roman rock’n’roll, vivifiant et maîtrisé de bout en bout, vrai coup de cœur de cette rentrée littéraire.

Désorientale, Négar Djavadi, Liana Levi, 352 p., 22€.