Elle a dirigé les plus grandes stars des années 20 et 30, Joan Crawford, Rosalind Russel, Katharine Hepburn ou encore Lucille Ball. Femme, lesbienne, cinéaste. Dorothy Arzner a connu un très grand succès et pourtant, elle est vite tombée dans l’oubli. Grâce au festival Lumière, à Lyon, nous allons pouvoir découvrir la plupart des films tournés par celle qui fut dans les années 30 la seule femme cinéaste. Retour sur la vie et la carrière d’une réalisatrice engagée et une pionnière.

Dans ces années-là, Hollywood est un univers très masculin et le code Hays, qui fixe ce qu’on peut montrer ou pas au cinéma, ne laisse pas beaucoup de places aux cinéastes audacieux. Née en 1897, elle s’engage durant la Première Guerre mondiale dans le corps des ambulanciers. Elle commence ensuite sa carrière dans l’industrie du cinéma. D’abord en tapant les scénarios des autres, puis en travaillant comme script girl, scénariste ou encore monteuse. Comme l’explique le critique et historien gay Michael Bronski, le théâtre et le cinéma sont des secteurs dans lesquels les femmes célibataires pouvaient trouver du travail dans les premières décennies du XXe siècle, et parmi elles, on comptait évidemment des lesbiennes. Et les femmes s’entraidaient.

UN LOOK TRÈS BUTCH
Dans Behind the screen, William Mann raconte d’ailleurs que c’est à ce moment-là qu’elle fait la rencontre d’Alla Nazimova, la plus célèbre actrice lesbienne de l’ère du muet. Certains leur prêtent même une liaison. Beaucoup décrivent Dorothy Azrner comme très butch, avec sa coupe à la garçonne, ses pantalons et ses chemises. Dans Hollywood Bohemians (non traduit), Brett Abrams cite de nombreux propos de journalistes. Un journaliste l’a même comparé à Napoléon: «Elle ressemblait au Corse célèbre dans ses poses, dont celle de se tenir debout avec les mains croisées dans le dos.» La reine des potins, Hedda Hopper, explique que Arzner avait rougi car elle ne connaissait pas la période de création de son mobilier de bureau. À un autre journaliste qui lui rend visite dans sa maison, elle confie qu’elle a le travail domestique en horreur. Le pire, c’est de faire la vaisselle. Mais dans les années 30, même une femme comme Dorothy Arzner, qui vivait ouvertement avec sa compagne,  Marion Morgan, avait horreur du terme «lesbienne». Pour expliquer sa différence, raconte Mann, elle disait qu’elle avait «de l’imagination.»

Arzner réalise son premier film, Fashion for women, en 1927. C’est sur ce tournage qu’elle rencontre la chorégraphe Marion Morgan, et avec qui elle s’installera dans une somptueuse villa. Elles seront ensemble pendant 40 ans, jusqu’à la mort de Marion.

A la fin des années 20, le cinéma passe au parlant et c’est un challenge pour beaucoup d’acteurs et d’actrices (comme on le voit très bien dans une scène hilarante de Chantons sous la pluie). Pour Clara Bow, le micro est un cauchemar. Dorothy Arzner a l’idée de l’accrocher à une canne à pêche au-dessus d’elle. Le micro perche était né. Mais c’est un homme qui va breveter l’invention… Dans les années 30, en pleine gloire, les succès se succèdent et les plus grandes actrices passent devant la caméra de Dorothy Azrner.

En 1933, juste avant l’instauration du code Hays, elle tourne Christopher Strong (en français La Phalène d’Argent), avec une Katharine Hepburn en aviatrice au look plutôt androgyne.

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UNE CINÉASTE POUR FEMMES… ET FÉMINISTE
Arzner est dépeinte comme une cinéaste pour femme, une même appellation désignant le cinéaste gay George Cukor. Mais alors que ce dernier parait ses héroïnes de glamour, Arzner, elle, traque la vérité comme le note la chercheuse Judith Mayne dans Directed by Dorothy Arzner (le seul ouvrage consacré à la cinéaste). Arzner tourna plusieurs films montrant des communautés de femmes, au travail par exemple. Mais dans sa vie privée aussi, elle fait partie d’un cercle hyper créatif de femmes. Tout le monde savait également qu’elle partageait la vie de la chorégraphe Marion Morgan, qui travailla sur ces premiers films.

En 1937, elle dirige Joan Crawford dans L’Inconnue du palace, sur l’ambiguïté des rôles imposés aux femmes, riches ou pauvres.

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Pour Anne Delabre, la créatrice du ciné-club LGBT 7e Genre, la trajectoire de Arzner est assez unique. «Elle fut une pionnière dans un milieu totalement masculin. Elle a pu réaliser des films très homoérotiques au tournant des années 30, avant l’instauration du code Hays.»

Aujourd’hui, des femmes cinéastes lesbiennes redécouvrent le travail d’Arzner. «C’est amusant , explique Anne Delabre, car dans le film programmé par le 7e genre le 14 novembre, The Watermelon Woman, une rareté puisque le film n’a jamais été distribué en Europe, il y a une forme d’hommage à Dorothy Arzner de la part de Cheryl Dunye la réalisatrice, puisque la femme blanche de son film (qui a une relation avec une femme noire) a des airs de Dorothy Azner, clin d’oeil pour les connaisseurs/euses.»

Dans Dance, Girl, Dance, elle dirige Lucille (danseuse de cabaret) et Maureen O’Hara (ballerine). Notez le look particulièrement butch de «Madame».

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Ce film, le plus gros succès de Dorothy Arzner, est décrit comme un manifeste féministe.

L’APRÈS-HOLLYWOOD DE DOROTHY ARZNER
Pourquoi Arzner a-t-elle cessé toute activité cinématographique, ou presque, après 1943? Les explications ne sont pas claires. Il semble que les patrons des studios lui ont mené la vie dure. Elle quitte physiquement Hollywood en 1951. Plus tard, devenue prof à l’UCLA, elle a parmi ses élèves un certain Francis Ford Coppola. «Vous devez toujours garder cet ego de jeune homme qui pense qu’il sait tout », lui dit-elle.»  Il n’oubliera pas le conseil. Arzner mourra en 1979.

Sur le site de Senses of cinema, on annonce un biopic réalisé par Todd Haynes (Loin du paradis, Carol).

De très nombreux films tournés par la réalisatrice dans les années 20 sont perdus à jamais. Mais à Lyon, le festival Lumière propose sept films de Dorothy Arzner, qu’elle a réalisé entre 1930 et 1940. Une occasion unique de redécouvrir une cinéaste pas comme les autres.

 

Rétrospective Dorothy Arzner, au festival Lumière 2016. Programmation et horaires sur le site du festival.