Avec certains films, les cinéphiles sont un peu comme des archéologues devant une trace inattendue du passé. Il n’est pas toujours facile de reconstituer le puzzle. C’est le cas avec deux films totalement inédits du cinéaste et documentariste François Reichenbach, connu du grand public pour ses films sur les artistes et musiciens des années 60, et qui vont être projetés à la Cinémathèque de Paris lors d’une soirée consacrée au cinéma LGBT. C’est à l’occasion d’une rétrospective des films de ce cinéaste audacieux en 2015 qu’Hervé Pichard, le responsable des acquisitions à la Cinémathèque, a mis la main sur films pépites gays: Last Spring (1954, 23′) et Nus masculins (1954, 19′). Comment ces films se sont-ils retrouvés à la Cinémathèque, que sait-on de leur tournage? Qu’est-ce qu’ils montrent de cette époque? Ces deux courts métrages jamais montrés sont, selon Hervé Pichard, d’une très grande modernité.

Comment avez-vous retrouvé ces deux films, «Last Spring» et «Nus masculins»? Hervé Pichard: Nous avions fait une grande rétrospective de François Reichenbach l’an dernier. A cette occasion, nous avons fait des recherches sur sa filmographie. Nous avons alerté les ayant-droits, les propriétaires de catalogue. Il faut savoir que c’est un cinéaste qui filmait tout le temps, c’est assez extravagant. Laurence Weinberger, la cousine de Reichenbach a dû récupérer un fonds, dont des copies de François Reichenbach. Un premier film nommé Last Spring et l’autre pas nommé qu’on a appelé Nus masculins. On a fait des recherches car ces deux films n’apparaissent dans aucune filmographie. Le premier apparaît cependant dans une filmographie des films gays. L’autre ce sont vraiment des images amateurs, très belles, intimes. On retrouve un regard de cinéaste.

Nous connaissions l’œuvre de François Reichenbach mais je ne savais pas qu’il était gay? J’en ai parlé à des proches de Reichenbach. D’après ces témoignages, il assumait complètement et ouvertement son homosexualité. Mais je suis d’accord avec vous: lorsqu’on regarde son cinéma, on ne le perçoit pas du tout. Je dirai même qu’il y a quelque chose d’assez masculin. Mais ce n’est pas quelque chose qu’il cachait. Il faisait venir ses petits amis sur le tournage, pour un petit rôle ou un travail technique. Mais le plus souvent, ils ne servaient à rien, ils étaient juste là, pour le plaisir du cinéaste.

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Image extraite de Last Spring

Pourriez-vous nous décrire ces deux films? Last Spring est un film amateur mais dans lequel on retrouve des influences très fortes. Je pense principalement à Cocteau et au cinéma indépendant américain. On a ce regard de cinéaste et puis cette maîtrise. La curiosité c’est qu’il traite d’une histoire homosexuelle dans les années 50. Mais il ne montre pas du tout la nudité, la sexualité. C’est une histoire totalement romantique et il la raconte comme il pourrait raconter une histoire hétérosexuelle. Il parle de la douleur de la séparation et ça me semble assez inédit à cette époque. J’ai trouvé ça très beau et très moderne. Aujourd’hui on peut proposer une histoire homo comme on raconterait une histoire hétéro. Mais dans les années 50 à 70, j’ai l’impression que ce n’était pas le cas. Ce film renvoie aussi à tout un cinéma des années 50, aux classiques. Les deux acteurs sont habillés comme James Dean.

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Image extraite de Last Spring

Que sait-on des acteurs justement? Ce sont clairement des membres de son entourage, des acteurs amateurs. Ils ont un look très gay. Reichenbach a dû s’introduire dans le milieu gay de l’époque mais on ne sait pas quel cercle il fréquentait. Il n’a rien écrit dessus et nous n’avons pas beaucoup d’informations.

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Image extraite de Nus masculins

En quoi Nus masculins est-il différent? C’est une série de portraits que Reichenbach a fait lors de ses voyages. On y retrouve un des protagonistes du précédent film. On voit qu’il aime filmer ses proches, pour garder une trace de son intimité et de ses figures de l’époque. Il a tourné en inversible [sur un support positif, ndlr], les couleurs sont beaucoup plus vives, les noirs sont très intenses et ça renvoie à une imagerie très gay, qu’on peut retrouver chez Pierre et Gilles ou dans Pink Narcissus, que nous projetons ce soir-là aussi. Cette imagerie est arrivée après. Mais Reichenbach était précurseur de beaucoup de choses. C’était quelqu’un de très libre. Je présente vraiment ce film comme une curiosité. Les garçons qu’il filme sont très élégants, mais il les filme aussi nus. C’est aussi assez amusant, il y a une certaine ironie et beaucoup de générosité.

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Image extraite de Nus masculins

Cette soirée est-elle destinée à être renouvelée? La Cinémathèque a-t-elle d’autres pépites LGBT à nous montrer? Oui on a des pépites, on a beaucoup de films dans les collections et d’autres qu’on pourrait avoir. Il y a matière à d’autres programmations. Il y a un travail à faire auprès des cinéastes pour conserver leurs films. Ce que j’aimerais, c’est que cette première soirée de projection encourage des cinéastes LGBT à déposer leurs films à la Cinémathèque. On sait que si ce n’est pas fait, ces films vont être oubliés. Ces deux films-là participent de l’histoire du cinéma gay et de l’histoire gay tout court.

«Blanches colombes et vilains messieurs: (re) découvertes du cinéma gay et lesbien», vendredi 14 octobre, à la Cinémathèque française, avec  Jeunes filles en uniforme, de Leontine Sagan, Last Spring et Nus masculins, de François Reichenbach, Olivia, de Jacqueline Audry, Pink Narcissus, de James Bidgood.