Sommaire

L’essentiel des Gouines à suivre d’Alison Bechdel
Désorientale de Négar Djavadi
N’essuie jamais de larmes sans gants de Jonas Gardell
Je suis en vie et tu ne m’entends pas de Daniel Arsand
Tout l’amour est dans les arbres d’Alessandro de Roma
Les nuits de Williamsburg de Frédéric Chouraki
Le Dragon du Muveran de Marc Voltenauer
Forward d’Abby Wambach
Royaume d’asphalte de Pascal Ménoret

 

gouines a suivre 1 Alison BechdelL’Essentiel des Gouines à suivre, Alison Bechdel, Même pas mal, 224 p., 25€. Enfin! Les Gouines à suivre d’Alison Bechdel débarquent enfin en français. Les fans les plus assidu.e.s (et âgé.e.s) ont peut-être encore dans leur bibliothèque un petit volume intitulé Le môme des lesbiennes à suivre et publié à la fin des années 1990 par les éditions Cyprine (fondées par Caroline Fourest et Fiammetta Venner), épuisé depuis longtemps et dont il fallait se contenter jusqu’ici. Les éditions Même Pas Mal sortent en cette rentrée le premier tome – 1987-1998 – de L’Essentiel des Gouines à suivre (une sélection généreuse, donc, mais pas une anthologie, ce qui est parfois un peu frustrant), ces comic strips qui ont fait connaître Alison Bechdel bien avant ses romans graphiques sur son enfance, Fun Home (d’abord publié en feuilleton dans Libé à l’été 2006) et C’est toi ma maman? (voir aussi Alison Bechdel: «Écrire sur les autres donne un certain pouvoir, il faut faire attention») On y trouve déjà ce ton tragicomique pour décrire les relations humaines, centrées autour de Mo, l’alter-ego de l’auteure. Ultra-négative, alarmiste à souhait, Mo désespère ses ami.e.s en se plaignant en permanence, ce qui ne l’empêche de pointer avec justesse les écueils de la communauté LGBT. «Religion! patriotisme! sécurité financière! Personne ne le voit ou quoi?! Nous conspirons au sein même de notre propre oppression! Où sont passés notre esprit d’antan et nos outrances?!», s’écrit-elle dès 1987… Autour d’elle gravitent Clarice et Toni, couple modèle, Lois, qui ne jure que par les one-night stands, Ginger, l’une des colocataires de Lois, Jezanna, la propriétaire de la librairie féministe Madwimmin Books, où travaille Mo… En quelques touches, Alison Bechdel dépeint de façon acerbe la société américaine, vue par le prisme lesbien radical des années 1980-1990, mais aussi la communauté LGBT et les questions qui la traversent: coming-out, homoparentalité, ouverture à la bisexualité et aux personnes trans, engagement politique – et en particulier lutte pour la reconnaissance des couples de même sexe –, véganisme, assimilation… Malgré des notes de traduction parfois incongrues, un indispensable pour tout foyer lesbien qui se respecte (et pour les autres aussi). Nina Yacq

gouines a suivre extrait

Extrait de «Gouines à suivre»

Wet Eye GlassesDésorientale, Négar Djavadi, Liana Levi, 352 p., 22€. Ça commence dans une salle d’attente de l’hôpital Cochin, à Paris. Kimyâ attend le Dr. Gautier, c’est elle qui va lui permettre d’avoir un bébé avec celle qui partage sa vie, Anna, grâce au sperme de Pierre. Dans cette salle d’attente où se croisent bon nombre de couples venus pour remédier à leurs problèmes d’infertilité, Kimiâ est seule et en profite pour remonter le fil de ses souvenirs et au-delà, celui de l’histoire de sa famille, les Sadr. Elle conte une saga familiale dans tout ce qu’elle a de plus romanesque, et sur laquelle se calque son parcours, celui d’une jeune femme née en Iran, dont l’exil en France avec ses parents et ses sœurs a fait d’elle une déracinée. Désorientale saute de la petite à la grande Histoire, les emmêle et les démêle dans le récit passionnant d’une famille qui a vécu au plus près les grands bouleversements de l’Iran contemporain: Mossadegh au pouvoir, le coup d’État et la chute du Shah, l’avènement d’une république islamique avec Khomeini. Désorientale se fait aussi drôle et caustique, quand il tacle les clichés français sur l’Iran, teintés de mépris pour ce pays perçu comme arriéré (et qui est bien loin de l’être!). L’histoire de Négar Djavadi est aussi celle de la reconstruction intime de Kimyâ, un roman de quête et d’acceptation de soi, quand on se sait différente, en tant que femme et en tant que lesbienne. Foisonnant et puissant, mais aussi chargé d’émotions sur les blessures de l’enfance et de l’adolescence, Désorientale est un roman rock’n’roll, vivifiant et maîtrisé de bout en bout, vrai coup de cœur de cette rentrée littéraire. Maëlle Le Corre

n essuie pas de larmes sans gantsN’essuie jamais de larmes sans gants, Jonas Gardell, Gaia Editions, 592 p, 24€. La Suède, dans les années 80. Le sida commence ses ravages. Et les gays sont en première ligne. Ce best-seller du comédien-comique Jonas Gardell raconte l’histoire de Benjamin et Rasmus. Le premier est un jeune témoin de Jéhovah un peu naïf, qui se découvre homosexuel lors d’une séance de « service du champ » (le porte à porte), le second un provincial monté à la capitale avide de découvrir la vie gay. Le roman décrit leur histoire d’amour, ainsi que leur entourage, leur bande de copains – emmenée par le fantasque Paul, et leurs familles. L’histoire est bouleversante, grâce notamment aux personnages complexes et attachants imaginés par Gardell. Celles et ceux qui ont vécu ces années noires – ou qui y ont survécu – se retrouveront sans aucun doute dans le parcours tragique de Rasmus, Benjamin, Paul et les autres. Un petit bémol: le récit aurait peut-être gagné à être moins perturbé par des incessants aller-retours en passé, présent et futur, entre l’histoire et l’Histoire. Il y aurait gagné en fluidité. Un défaut qui affecte moins la formidable adaptation télévisée du roman, distribuée en France sous le titre Snö. Plutôt que des gants, prévoyez des mouchoirs pour essuyer vos larmes, qui risquent fort de couler à la lecture de ce formidable livre. Xavier Héraud

je suis en vie et tu ne m'entends pasJe suis en vie et tu ne m’entends pas, Daniel Arsand, Actes Sud, 268 p, 20€. Klaus Hirschkuh (« biche » en allemand) a la vingtaine, mais il ressemble à un vieillard. Et pour cause. Nous faisons sa connaissance au moment où il rentre chez lui, à Leipzig, après avoir été interné au camp de concentration de Buchenwald. Il faisait partie des tristement célèbres triangles roses. Il s’en est sorti, mais à quel prix? Et comment reprendre une vie après être passé par l’enfer? La première chose qui frappe dans ce nouveau roman de Daniel Arsand, c’est le style. Sec, nerveux, précis, cru. Les premières pages du livre sont suffocantes, à la limite du supportable. Puis, à mesure que la vie reprend le dessus, le style s’aère, puis rechute occasionnellement, le temps d’un flash-back douloureux. Un grand roman, dont on ne sort pas indemne. XH

tout lamour est dans les arbresTout l’amour est dans les arbres, Alessandro de Roma, Gallimard, 209 p., 21€. La grande beauté du titre révèlera petit à petit sa vraie nature et ancrera ce roman très sombre dans une poésie funèbre, étouffante, stupéfiante. «Amour, amitié?», chanson inoubliable de Pierre Vassiliu: quel lien unit deux jeunes garçons devenus hommes, que tout oppose, sauf…? Sauf une promesse, que le jeune bourgeois sardaignois Emilio, fait un jour à son voisin-ami de classe (et «ennemi» de classe… sociale) Pasquale. Pasquale le pauvre, pauvre d’une richesse simple et bouleversante. Mais qu’Emilio est complexe, complexé! Pourquoi complique-t- il sa jeunesse dorée et cette relation avec son dès… alter-ego? Histoire haletante, désespérée mais diamant noir insondable… Eric Garnier (en partenariat avec Homomicro)

les nuits de williamsburgLes nuits de Williamsburg, Frédéric Chouraki, Le Dilettante, 255 p., 17,50€. On retrouve avec grand bonheur Samuel, notre Juif gay préféré du Marais! En butte à une rupture de contrat avec son éditrice, aux prises avec une quarantaine dubitative et une homosexualité qui se mord la queue, il va s’expatrier à Williamsburg, USA, près de Brooklyn. Et tenter de repartir sur de nouvelles bases dans les pas des grands auteurs de la Beat generation, comme Kérouac et son On the road… Sur sa route, il tâtera avec fougue de la foi et de l’hétérosexualité mais s’y retrouvera-t-il vraiment? La prose cultivée, humoristique, enlevée et imagée (un chouia autobiographique et auto-dénigrante?) de Chouraki, emporte l’adhésion et fait de cette recherche de soi tout sauf du temps (de lecture) perdu: on jubile! EG

untitledLe Dragon du Muveran, Marc Voltenauer, Slatkine & Cie, 520 p, 19,50€. Dans le décor paisible d’un village sans histoires des montagnes suisses, Marc Voltenauer place un premier polar prenant et bien ficelé. Son héros, Andreas Auer est un flic intègre et ouvertement homo, fraîchement arrivé avec son compagnon Mickaël à Gryon. Une affaire particulièrement spectaculaire, morbide et corsée va lui tomber sur les bras, après la découverte au temple d’un mort nu et énuclé, les bras en croix sur l’autel. La victime est connue et le petit village secoué par cet assassinat d’une brutalité inattendue. Si on aimerait parfois voir l’intrigue avançait un peu plus vite – elle manque parfois de tonus -, on se laisse prendre par une enquête policière savoureuse où les cadavres s’amoncellent, tandis que le protagoniste s’enlise dans de fausses pistes et se dépêtre parmi les fortes références chrétiennes laissées pour indices – sans aucun doute la grande force du roman. Un jeu du chat et de la souris bien mené avec un tueur sombre, torturé et implacable comme on les aime. MLC

Forward Abby WambachForward (en anglais), Abby Wambach, HarperCollins, 240 p., 26,99$. Ces mémoires auraient dû être, de l’aveu même de leur auteure, une narration assez convenue de la vie d’une petite fille passionnée par le football devenue une joueuse de légende et la meilleure buteuse, à ce jour, en équipe nationale. Mais un soir d’avril, Abby Wambach a été arrêtée au volant de sa voiture en état d’ivresse. Les heures qui ont suivi ont été, pour elle, une véritable prise de conscience du mal dont elle souffrait depuis des années: une addiction à l’alcool et aux médicaments. Dans Forward, publié quelques mois après sa retraite en décembre, Abby Wambach raconte ainsi un long chemin de solitude, de déni, de souffrance entre les étincelles de bonheur – ou de soulagement des performances. L’attaquante raconte aussi son coming-out, son mariage, son divorce aujourd’hui consommé avec Sarah Huffman. C’est poignant, sombre. Cela en dit tellement long sur l’obscurité qui règne parfois autour de ceux et celles que l’on appelle des légendes. Bénédicte Mathieu

royaume dasphalteRoyaume d’asphalte, Pascal Ménoret, Editions La Découverte, 281p., 23€. Quel intérêt de conseiller un livre sur Riyad, capitale des sanguinaires Saouds et de «leur» Arabie, si aride aux gays? Et pourtant! Le sous-titre nous accroche: «Jeunesse saoudienne en révolte». Dans un royaume très religieux et tyrannique, de jeunes Riyadiens usent de leur voiture (dont l’Arabie saoudite est le royaume caricatural), aux limites de la ville, sous la forme de «rodéos» endiablés. Ils marquent ainsi leur malaise, leur mal-être. L’auteur, philosophe et homme de terrain, replace ces courses effrénées et parfois mortelles, dans divers contextes parlants, dont l’un est clairement homosexuel: ces courses «audacieuses, privilégiant grâce et élégance ont aussi pour but de séduire l’amoureux et de défier la police ; deux conducteurs rivalisent pour capter l’attention d’un beau garçon». Si cet aspect de l’essai de Pascal Ménoret n’est pas dominant, il donne plus que du piment à une étude couronnée «meilleur livre de l’année 2014» par The Economist. EG