Au début du XXe siècle, Loïe Fuller a révolutionné la danse moderne en proposant sur scène de véritables performances physiques tenant du jamais-vu: le corps drapé de plusieurs mètres de soie, elle s’appropriait l’éclairage pour produire sur scène des images fantasmagoriques. La Danseuse de Stéphanie di Giusto retrace sa vie et son parcours pour imposer une nouvelle conception de la danse et du spectacle, et dresse un portrait de femme déterminée et prête à tous les sacrifices pour son art.

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Le film joue habilement sur l’opposition entre la nature sauvage et la ville, le classicisme et la modernité, et met en miroir de la même façon l’avant-gardiste Loïe Fuller (jouée par Soko) et Isadora Duncan, sa protégée puis rivale (campée par Lily-Rose Depp): Laquelle des deux est finalement la véritable «danseuse»? Celle qui jouit sans efforts d’une grâce naturelle, ou celle qui s’entraîne nuit et jour et se consacre à corps perdu à la danse?

DU STRAIGHT-WASHING DANS «LA DANSEUSE»
Mais au-delà de ses qualités esthétiques, il existe un vrai problème avec La Danseuse et avec certains partis pris. Il serait abusif de qualifier d’«amoureuse», la relation entre Loïe Fuller et Louis d’Orsay – personnage inventé de toutes pièces joué par Gaspard Ulliel -, mais avoir préféré mettre en avant une relation totalement fictive entre la danseuse et un bourgeois toxicomane et dépressif, plutôt que celle, réelle et avérée, entre la danseuse et Gabrielle Bloch (Mélanie Thierry) est grotesque.

Mélanie Thierry et Soko dans «La Danseuse»

Dans le film, l’histoire d’amour qui a unit les deux femmes est remplacée par une relation, certes intense, de travail, tout juste crypto-lesbienne (comprenez que seules les lesbiennes et les bies y remarqueront quelque chose), où Mélanie Thierry lance quelques œillades brûlantes de désir et de fascination à une Soko qui l’ignore copieusement. Dans la réalité, ces deux femmes ont pourtant vécu plusieurs années ensemble. Elles ont travaillé ensemble et se sont aimées. Montrer un couple de femmes au début du XXe siècle dans une société en plein bouleversement aurait non seulement présenté un véritable intérêt historique, mais cela correspondait à une réalité. Seul indice de l’attirance de Loïe Fuller pour les femmes, son attitude vis-à-vis d’Isadora Duncan, qui va l’humilier, puis la rejeter. Cette liberté prise par Stéphanie di Giusto envoie finalement un message: Pas de relation heureuse et saine quand on est une femme qui aime les femmes.

Au lieu de montrer le couple Loïe Fuller-Gabrielle Bloch, l’accent a été mis sur le personnage de Gaspard Ulliel, un rôle dont on peine à comprendre l’utilité dans le film, à part celle de réussir à intégrer une participation masculine dans un casting quasi exclusivement féminin. Car la réalisatrice a tenu à éviter de faire trop «film de femmes», selon Aude Fonvieille, qui rapporte dans un post de blog Mediapart certains échanges avec Stéphanie di Giusto lors d’une rencontre en avant-première à l’UGC de Lille. On ignore encore quel mal il y aurait effectivement eu à faire de La Danseuse un «film de femmes», qui plus est un film de femmes lesbiennes et bisexuelles. Une occasion manquée?


La Danseuse de Stéphanie di Giusto
avec Soko, Mélanie Thierry, Lily-Rose Depp…