Faut-il que l’équipe d’une émission américaine vienne filmer les personnes LGBT en France pour saisir et comprendre l’état de notre communauté en 2016? Paradoxalement, c’est par un «oui» qu’on serait tenté de répondre à cette question, tant ce troisième épisode de la saison 2 de Gaycation, la série documentaire d’Ellen Page et Ian Daniel, est en fait une sorte de miroir pour nous, spectateurs et spectatrices français.e.s.

Dans les dix premières minutes de l’épisode, des hommes gays cisgenres dans les bars du Marais assènent que «oui, oui, c’est facile aujourd’hui d’être homo en France». Que c’est plus facile que dans d’autres pays. Que l’affaire est réglée, ou presque, depuis le mariage pour tous. Une entrée en matière dans l’insouciance du quartier gay de la capitale. Heureusement Ian Daniel et l’équipe de Viceland ne se sont pas arrêtés à ces impressions, certes sincères, mais qui ne reflètent qu’une toute petite partie de ce que pensent et vivent les personnes LGBT en France. Et en cela, cet épisode de Gaycation est indispensable à voir.

LES INVISIBLES DE LA COMMUNAUTÉ LGBT
Lorsque Ian Daniel discute place de la République avec le journaliste libanais Edwin Nasr, ils sont pris à partie par un passant. On l’entend à peine, mais une insulte homophobe fuse. Facile d’être homo en France, vraiment? Mais Gaycation ne s’arrête pas au constat d’une homophobie toujours vivace dans l’espace public. C’est allant à la rencontre de Giovanna Rincon à la séance de piscine organisée par Acceptess-T, et où les personnes trans peuvent renouer avec la natation dans un cadre sécurisant, que l’épisode aborde la transphobie dans la société française… et dans la communauté. Au bord de bassin, deux jeunes hommes trans l’affirment: ils ne se reconnaissent pas dans une communauté LGBT dans laquelle ils ne se sentent ni visibles, ni entendus: «Le T est rajouté, juste histoire de dire», affirme l’un d’eux avec amertume. Ils critiquent aussi une France prompte à donner des leçons de droits humains, mais incapables de garantir le respect et la dignité des personnes trans.

Gaycation interroge aussi la place, ou plutôt le peu de place, des personnes de couleurs dans la communauté LGBT, des thèmes abordés avec Devon du collectif Fuk The Name, lors de la Prude Pride, soirée organisée à la veille de la Marche des fiertés et ouverte aux femmes queers et aux personnes trans: «C’est un fait, les lesbiennes blacks ne sont pas très visibles». A travers ces exemples, se dessine une communauté non seulement désunie, mais surtout gangrenée par la transphobie, le racisme et l’islamophobie. Pour illustrer son propos, Ian Daniel est même allé interviewer un élu d’un parti vers lequel se tournent de plus de plus de gays et de lesbiennes selon de récents sondages, le maire FN de Beaucaire Julien Sanchez. Un échange glaçant.

UNE CERTAINE IMAGE DE LA FRANCE
On aurait pu attendre un épisode plus positif pour contraster avec des situations plus dramatiques telles que celles présentées par Gaycation en Jamaïque, en Ukraine, au Brésil… Pourtant, le constat est sans appel: la France est loin d’être exemplaire même en ayant légiféré sur le mariage pour tous: les personnes trans font toujours face à une transphobie d’Etat lorsqu’il est question d’obtenir leur changement d’état civil, les couples de femmes et les femmes célibataires sont toujours contraintes de se rendre à l’étrange pour fonder une famille…

Voir l’interview de la réalisatrice Emilie Jouvet par Ian Daniel, extrait de Gaycation France

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LA PRIDE DE NUIT COMME UNE NOTE D’ESPOIR
Certains diront qu’il est dommage de ne pas avoir eu la présence d’Ellen Page pour cet épisode. Mais on peut aussi y voir plusieurs avantages: Ian Daniel porte tout à fait honorablement cet épisode, dans lequel il s’investit face aux militant.e.s français.e.s ou se dévoile sur des sujets plus intimes comme avec la réalisatrice Emilie Jouvet. Sans Ellen Page, Gaycation en France est aussi «déstarisé» et met davantage en avant le propos du documentaire: montrer une communauté LGBT divisée, mais dans laquelle certain.e.s tentent aussi trois ans après la loi sur le mariage pour tous de remobiliser sur un agenda de revendications, à l’instar de la Pride de Nuit, image finale exaltante de cet épisode.

L’épisode est actuellement disponible sur la plateforme Viceland et prochainement en accès libre (rubrique «Watch free»).