Ciné, Opinions & Débats | 13.09.2016 - 10 h 56 | 1 COMMENTAIRES
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Inde: le cri d’alarme du réalisateur gay Onir

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Reconnu comme le premier réalisateur gay de Bollywood, Onir lance un cri d'alarme face aux difficultés qu'il rencontre dans son pays, qu'il décrit comme de plus en plus intolérant vis-à-vis des personnes LGBT.

Le 24 août 2016, le gouvernement indien a déposé un nouveau projet de loi. Cette nouvelle loi concerne les mères porteuses et interdit les personnes célibataires, en couple et les homosexuels de pouvoir bénéficier d’une mère porteuse. Le ministre des Affaires Étrangères s'est d’ailleurs exprimé à ce propos en disant «cela va à l’encontre de notre morale».

A partir du moment où j’ai assumé ma sexualité, j’ai réalisé que je devenais un criminel aux yeux de ma nation qui punit l’homosexualité depuis déjà 30 ans.

En plus d'avoir une identité condamnée par la loi, je prends conscience que les histoires que je tiens à raconter dans mes films parlent aussi des vies de ces «criminels». My Brother Nikhil (2005) est reconnu comme étant le premier film grand public Hindi produit en Inde dont le personnage principal est gay. Et malgré l’excellent accueil réservé au film par la communauté LGBT et les critiques, ce succès a fait de moi un paria. Pour ajouter à cette absurdité, j'ai été reconnu comme étant le premier réalisateur ouvertement gay de Bollywood.

Ces dix dernières années j'ai essayé de donner une place aux personnages homosexuels dans mes films, ainsi que dans mes discours auprès de la presse et du public. Mais au fil des années j'ai le sentiment que le fossé s’est creusé encore plus. Mon nouveau film Shab est une tentative pour garder ce message présent dans les esprits.

UN FILM «EN AVANCE SUR SON TEMPS»
J'ai écrit le script de Shab en 2000. À cette période, on me disait qu'il était en avance sur son temps. Je n’ai donc pas pu le réaliser à ce moment-là. Le scénario a choqué beaucoup de monde et personne n’a voulu le soutenir. J'ai donc continué mon chemin en produisant et réalisant indépendamment mes quatre films suivants.

Plus je grandis en tant que réalisateur et plus je ressens le besoin de parler de mon identité, de mes droits, et plus ma voix est mise sous silence. Par la loi, la société, les institutions et les médias.

Oui, c'est triste, mais les médias en Inde sont aussi responsables de cette asphyxie, ils sont une barrière dans cette lutte.

Comment se faire entendre? Surtout lorsque l’on veut parler de personnes qui sont considérées comme malades, qui ont des comportements qui vont contre la morale ou des personnes que la majorité appelle «aliénés».

Les acteurs ont peur pour leur sécurité, les financiers regardent ailleurs, la censure esquisse un sourire empoisonné. L'artiste en moi se sent de plus en plus marginalisé.

Dans l’attente de réaliser Shab, j’ai souvent retravaillé ma copie, j’ai peaufiné le texte, en le réécrivant dans l’espoir de pouvoir un jour le réaliser. Mais encore une fois, je me retrouvais face à un mur de refus. J'ai essayé de minimiser l'élément LGBT et de traiter des genres et de l'identité d'une manière plus subtile pour les faire accepter dans cette prétendue démocratie.

Quatorze années plus tard, en 2014, j'ai finalement commencé le tournage de Shab. On me répète encore qu'il est en avance sur son temps et que le public n'est pas prêt à le recevoir. Pourquoi? Je ne suis pas un réalisateur expérimental, et mes films ne font pas partie de ce que l'on pourrait appeler le cinéma «d'art et d’essai».

Et enfin, en 2016, j’ai pu terminé Shab. Mes personnages ont grandi et sont devenus plus forts, ils sont sans doute moins fragiles et peuvent vivre dans cette société en essayant de trouver leur place et d’y combler leur solitude. Il y a beaucoup de moi dans chacun de ces personnages au-delà de mon rôle de réalisateur.

Et maintenant que j’ai terminé le film, je me retrouve face à un dilemme: qui distribuera ce film? Une nation qui devient de plus en plus intolérante aux droits de l’Homme, refusant systématiquement la différence?

Qui donnera un espace au film et lui permettra d’exister ? De tels films trouvent souvent un écho de la part des pays de l’Ouest, notamment dans les grand festivals de cinéma. Mais pour l’Ouest, ce genre d’histoires a déjà été raconté il y a des décennies. Et le film a lieu dans une Inde urbaine qui peut faire penser aux grandes villes occidentales. Il n’a rien d’exotique. En revanche, la narration se rapproche plus du cinéma Bollywood mainstream. J’utilise des chansons, de la musique et une narration qui permettent à l’audience en Inde d’accepter mes personnages et leurs histoires. Mais sous ce maquillage se trouve un film à résonance politique.

Les grands studios indiens qui sont basés aux Etats-Unis ont un double langage. Pendant que la parole autour des droits fondamentaux se libère et devient une parole normative aux Etats-Unis, ces mêmes studios refusent de soutenir un même contenu en Inde. Dans le même temps, les chaines de télévision refusent de diffuser mes films à cause de leurs contenus alors que j’ai gagné la plus grande distinction du cinema en Inde - le National Award du meilleur film Hindi, en 2011, pour mon film I Am.

En tant que réalisateur de film indépendant, je souhaite utiliser les médias pour créer une prise de conscience mais actuellement, les plus grands groupes de médias en Inde n’acceptent de parler de votre film seulement si vous achetez des espaces publicitaires. Et le monde digital devient de moins en moins organique, de moins en moins libre. Twitter/ Facebook / Instagram... Ce sont eux qui détiennent le portefeuille.

Alors que je tente de faire entendre ma voix, qui est aussi la voix d’une minorité privée de droits démocratiques, je m’interroge sur de nouvelles histoires qui doivent être entendues dans une société qui refuse d’écouter.

Les dix dernières années ont été une bataille pour raconter mes histoires à travers des genres variés tout en réalisant que l’espace de mon épanouissement se réduisait. Mais je gardais le cap et décidais de continuer à défendre mon cinéma, mes combats, mes histoires.

En 2011 sortait en salle mon quatrième film : I Am (ci-dessous). Ce fut le premier et le plus gros crowdfunding [financement participatif] de l’histoire du cinéma indien, notamment grâce aux réseaux sociaux. Le film est composé de quatre courts métrages qui abordent les sujets de la délocalisation, des mères célibataires, des droits LGBT et des abus sexuels sur les enfants. Le film a été financé par plus de 400 personnes venant de 47 villes à travers le monde. Des personnes qui croyaient en moi et en mon film. I Am a aussi gagné, en plus du National Award du meilleur film Hindi, le prix des meilleures paroles de chansons. J’étais sur un nuage et me disais qu’il serait désormais beaucoup plus simple de financer mes films. Mais la réalité fut toute autre. Toutes les chaînes ont refusé d’acheter et de diffuser mon film en raison de son contenu. Ma voix s’est soudainement éteinte.

i am onir

Plus récemment est sorti en salle un film que j’ai produit : Chauranga (Quatre couleurs) qui parle du système de caste, de l’économie et du genre sexuel dans l’Inde rural. Le film a gagné le prix du meilleur film au festival international de Mumbai en janvier 2016. Ce qui n’a pas empêché la distribution du film d’être un cauchemar, sa sortie fut un flop et ce, malgré d’excellentes critiques dans la presse. Personne en Inde n’est intéressé par ce qui se passe dans l’Inde rurale.

Une nation qui devient de plus en plus intolérante aux droits de l’Homme, refusant systématiquement la différence. Nous sommes peu à nous battre pour l’égalité, la liberté et la diversité. Même Obama a «oublié» de parler des droits LGBT lors de sa dernière visite en Inde.

J’ai le profond sentiment qu’il y a un monde au-delà de ces espaces qui demande à avoir accès à mes films. Car aujourd’hui moi aussi, j’ai plus que jamais besoin de ce monde pour m’oxygéner et me donner l’énergie de continuer ce que j’ai commencé il y a plus de dix ans.

Alors que la nuit touche à sa fin… Je me sens désarmé et je cherche un chemin qui permettrait à mes histoires d’être entendues dans une société qui refuse d’écouter.

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Yagg est le premier média social LGBT.
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LES réactions (1)
  • Par EthnoPhilo 13 Sep 2016 - 17 H 50
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    L’Inde fait partie de ces pays a la fois modernes et très traditionnels où le mariage hétérosexuel arrangés par les familles sont encore largement majoritaires, et où un « troisième sexe » avait été « rangé » depuis la nuit des temps dans une méprisable sous-caste pour ne pas déranger l’ordre cosmique (alors qu’ailleurs les gays et trans n’étaient généralement pas tolérés), où l’homosexualité ne pouvait se concevoir que discretement avant le mariage ou tarifée après, pays qui héritait des lois coloniales, s’était senti obligé d’évoluer dans le sens occidental après son indépendance, mais qui depuis a du mal à s’adapter à l’évolution des moeurs, au rang desquels la visibilité des gays.
    L’Inde n’est d’ailleurs pas le seul pays qui fut un discret paradis les riches gays et qui soit actuellement tenté d’y mettre un frein, voire même pour certains pays en faire un enfer.
    .
    Ca doit en effet etre vu comme assez iconosclaste de bousculer les traditions, même de façon ethétique et artistique dans une fiction.
    Alors que dans le monde chinois cela se passe bien mieux, peut-etre parce que la famille a éclaté avec le maoisme, ce qui est encore peu le cas en Inde.
    .
    J’ai cru comprendre que c’est surtout la GPA tarifée qui est visée par ce projet de loi, pour éliminer les étrangers et riches indiens qui auraient abusé de cette possibilité faisant appel à des femmes misérables telles qu’il en existe encore en Inde, ce qui valait à l’Inde d’être montrée du doigt.
    C’est sûr que les rêves de pouponnage des gays aisés vont certainement passer aussi à la trappe.

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