Madrid, Tel Aviv, Montréal… Dans ces trois villes, la marche des fiertés LGBT sont de véritables événements touristiques, organisés et marketés comme tel, avec le soutien des autorités publiques et/ou de sponsors privés. Et des chiffres qui donnent le tournis. Cette année comme l’an dernier (Lire La pride de Madrid célèbre les noces d’étain du mariage égalitaire: le reportage photo), l‘Orgullo de Madrid a attiré plus d’un million de participant.e.s ; la Fierté Montréal organise pendant toute une semaine plus d’une centaine d’événements (LireFierté Montréal 2015: Les photos de la parade); et entre la ville de Tel Aviv et le ministère du Tourisme israélien, ce sont près de 3 millions d’euros qui sont consacrés à la promotion de la Pride de Tel Aviv (Lire Reportage: Tel Aviv Pride, Fierté ou «pinkwashing»?)…

En France, les marches restent essentiellement militantes. Si on prend l’exemple de Paris, le budget de l’Inter-LGBT ne dépasse pas 100 000 euros. La Région subventionne la marche à hauteur de 25 000 euros, la ville à hauteur de 10 000 euros et l’octroi permet de récupérer quelques milliers d’euros supplémentaires.

« LOGIQUE PLUS ENTREPRENEURIALE »
A Montpellier, Vincent Boileau-Autin, président de Fierté Montpellier-Tignes, milite pour rendre les marches plus touristiques et commerciales, avec une « logique plus entrepreneuriale ». Mais il ne s’agit pas d’argent, selon lui. « Notre écoute serait considérablement augmenté. Les enjeux sont colossaux, nous avons une puissance de mobilisation de par les gens qui vont descendre dans la rue défendre nos idées ainsi que notre tissu associatif ». Selon lui, le lien de corrélation est claire, il suffit de regarder là où les droits LGBT sont les plus avancés, ce sont les mêmes pays qui accueillent des prides touristiques: Amsterdam, Madrid, Montréal…

«Il ne faut pas avoir peur de faire un tourisme friendly. Communiquer à l’adresse des LGBT véhicule une certaine valeur éthique de sa ville», ajoute Vincent. «Et on sait que les populations hétéros choisissent également leur destination en fonction de la valeur éthique de la ville.»

Orgullo Madrid 2015 - 33

Orgullo Madrid, 2015 – Photo: Florian Bardou

A Paris, cependant, les choses bougent, estime l’Inter-LGBT. Pour autant, Clémence Zamora-Cruz, porte-parole de l’association organisatrice de la marche, veut rester prudente. « Il ne faut pas que le côté marketing, commercial et touristique vienne invisibiliser ou manipuler les revendications de la pride, estime-t-elle. C’est ce qu’on voit dans certaines marches, où c’est le côté festif qui est mis en avant et qui est retenu par le grand public. L’exemple de la marche de Madrid démontre bien ça, elle a ramené 300 000 visiteurs de 60 pays. Leur thématique était la bisexualité, mais les gens ne retiennent que le côté festif et le fait que ça a été la plus grande Pride d’Europe. »

Clémence Zamora-Cruz: «Il ne faut pas que le côté marketing et touristique vienne invisibiliser les revendications de la pride»

La porte parole nous explique que l’enjeu pour l’Inter-LGBT est de faire en sorte que les revendications restent « entendables et percutantes » pour « sensibiliser le grand public ».

Vincent Boileau-Autin regrette que dans le milieu associatif et bénévole, qui compose les organisateurs des marches françaises, on craigne ceux qui veulent faire « du business ». La peur de ceux « qui veulent s’en mettre plein des poches » est réelle selon lui. Pourtant, faire du commercial dans les associations LGBT pourrait engendrer une manne financière qui, sur le long terme, permettrait de renforcer leur positionnement pour une meilleure écoute auprès des politiques.

A MONTREAL, UNE MARCHE « PRESENTEE PAR VIAGRA »
Le tourisme et le sponsoring, c’est le positionnement très assumé de Fierté Montréal. Dans la deuxième plus grande ville du Canada, «la marche est présentée par Viagra» (du laboratoire Pfizer) selon le programme officiel, et de nombreux sponsors sont visibles tout au long de l’événement. «En Europe, je sais que les événements associatifs n’ont pas la même liberté de travailler avec de grands sponsors», expliquait Eric Pineault, l’organisateur de Fierté Montréal à Yagg l’an dernier. «Travailler avec de grands sponsors nous permet d’organiser des événements d’envergure. C’est dans notre culture et cela est toléré par certain.e.s et très bien accueilli par la grande majorité. Plus de 60% de notre budget d’opération provient de nos partenaires privés.»

marche fiertes montreal yagg © xavier heraud 2015

Fierté Montréal 2015

A Tel-Aviv, ce ne sont pas des sponsors privés qui mettent la main au porte-monnaie. La municipalité et le ministère du tourisme financent intégralement l’événement, à hauteur d’un million d’euros de la part de la mairie, complété par deux millions d’euros du ministère du tourisme. L’enjeu est clair: faire venir un maximum de touristes étrangers, massivement gays. Pour Nadav Peretz, de l’agence de voyages gay OUTstanding Travel, c’est assez logique. «Les touristes gays dépensent plus et apprécient des services de qualité. Ils viennent pour de longues vacances et veulent découvrir tous les « hot spots » du pays. Israël et Tel Aviv ont en général tout ce qu’un touriste gay cherche: un temps extraordinairement ensoleillé, une vie nocturne fabuleuse, de beaux mecs, de l’histoire et de la culture, une très bonne cuisine et des kilomètres de plages dorées. »

Le ministère du tourisme et le ministère des affaires étrangères font régulièrement venir journalistes et blogueurs. En 2016, deux ambassadeurs de prestige, les acteurs Alan Cumming (The Good Wife, My Two Daddies) et Lea Delaria (Boo dansOrange Is The New Black), ont été invités. Une formule qui s’est avérée efficace pour la ville: près de 30 000 visiteurs étrangers ont fait le déplacement.

Quelle que soit la formule à adapter aux prides françaises, «le moment est idéal pour se réinventer», affirme Vincent Boileau-Autin. « Les prides qui suivent le passage d’une loi importante, telle que le mariage pour tous, sont suivies par une baisse de fréquentation. C’est une réalité visible partout dans le monde, notamment à Paris. Pour combler ce manque, il faut créer une nouvelle formule de pride pour la rendre plus attractive. Montréal l’a fait, et une semaine avant le début de leur pride, se sont succédés beaucoup d’événements, la ville tout entière arborait le rainbow flag, pas seulement les LGBT. La population hétérosexuelle se sent également concernée et c’est de cette manière qu’on obtient une meilleure visibilité ».

Vincent Boileau-Autin: «Les prides qui suivent le passage d’une loi importante, telle que le mariage pour tous, sont suivies par une baisse de fréquentation.»

Tel Aviv Pride 2016

Tel Aviv Pride 2016 

Pour pallier ce manque de financement Vincent Boileau-Autin veut lancer la Fondation Friendly «pour venir financièrement en aide à toutes les associations LGBT qui ont un projet». Il a créé un «annuaire friendly» qui recense toutes les associations et organismes LGBT friendly, financé par les publicités émanant d’entreprises privées. Ces rentrées d’argent vont par la suite profiter aux associations LGBT par le biais de la fondation. C’est un cercle vertueux selon lui, les bénéfices rapportés aux organisateurs des marches peuvent être redistribués à l’ensemble du milieu associatif, et pourront ensuite permettre le développement de nombreux projets.

L’homme à la tête de Fierté Montpellier-Tignes aura probablement l’opportunité de mettre en avant son modèle économique lors de la prochaine Conférences internationales Interpride World. En effet, Montpellier a été choisie pour accueillir, en octobre 2016, les organisateurs des marches des fiertés du monde entier.

« IL EST TEMPS QUE LA CAPITALE DE L’AMOUR RATTRAPE SON RETARD »
Le processus est aussi en route dans la capitale, d’après Clémence Zamora-Cruz. Elle confie que le souhait de la ville de Paris et de l’Inter-LGBT est le même: améliorer l’attractivité de la pride sur le plan national et international. « Il est temps que Paris, la capitale de l’amour, rattrape son retard. Nous, l’Inter-LGBT, nous voulons mettre en valeur ce tourisme LGBT».

La porte-parole nous annonce la signature récente d’une convention signée entre la mairie et l’association. « Elle va mettre en place les devoirs qu’ont la mairie et l’inter-LGBT, et vice-versa ». Plus précisément, elle assure le soutien logistique et financier de l’équipe d’Anne Hidalgo envers l’organisation. Un soutien et une volonté d’étendre la visibilité de de la Marche des Fiertés qui ne fait aucun doute pour Clémence Zamora-Cruz « Cette année encore, la Mairie a versé 10 000€ pour l’organisation de la Marche des Fiertés, et j’ai vu des dépliants en espagnol traitant de l’événement à l’office de tourisme ». Mais ce soutien financier reste très modeste comparé avec les moyens mis en place à Montréal ou Tel-Aviv.

Autre élément qui montre la «détermination» de la mairie de profiter des bénéfices du tourisme LGBT: elle va officiellement confier une mission à Jean-Luc Romero, dès ce mois-ci, afin de mettre en valeur le tourisme mais aussi la nuit LGBTI à Paris.

« Ce travail, qui vise à aboutir à des propositions concrètes pour favoriser le tourisme LGBTI et à valoriser le potentiel de Paris qui se veut LGBTIfriendly, sera bien sûr fait en totale concertation avec les associations, les commerces. Promouvoir Paris comme une destination LGBTIfriendly est une volonté affirmée et claire de la maire de Paris », explique à Yagg Jean-Luc Romero.

2017, ANNEE TOURISTIQUE?
2017 sera donc peut-être l’année d’une pride plus touristique, espère Clémence Zamora-Cruz. « Autour de la marche des fiertés cette année, on a commencé à mettre en place des événements avec la Quinzaine des fiertés. C’était une réponse au fait que la date de la Marche a été modifiée pour des questions de sécurité [ndlr: la marche a toujours eu lieu le dernier samedi de juin, cette année, elle a été décalée au premier samedi de juillet]. On a donc réfléchi à comment garder nos revendications autour de cette date historique ».

Et ça a été une réussite selon elle, l’Inter-LGBT va donc recréer cette quinzaine l’année prochaine de manière plus aboutie, avec plus d’événements. « Nous voudrions, grâce à cette quinzaine, mettre en avant le côté revendicatif, en continuant de réclamer les droits qui nous sont dus, sans oublier le côté festif ».

Une formule qui permettrait donc de faire de la sensibilisation tout en assurant une attractivité touristique nationale et internationale.

Photos: Xavier Héraud (sauf mention contraire)