Qui veut du bon pain? Tout l’été Melissa (à gauche sur la photo) et Pauline sillonnent le sud de la France avec leur four mobile. Elles participent à des événements locaux où elles font et vendent du pain. La particularité de ce pain est qu’il est fait au levain et non à la levure, comme le sont la plupart des pains aujourd’hui. C’est une méthode plus ancienne, qui donne plus de goût au pain et qui permet de le conserver plus longtemps. Le levain est une matière vivante, qu’il faut travailler régulièrement et très précisément. Tout le monde est invité à mettre la main à la pâte, littéralement, puisqu’à chaque fois, elles animent des ateliers pour transmettre leur passion. Une passion qu’elle partage dans ce reportage.

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Derrière la pédagogie, le projet de Melissa et Pauline est militant. Le mot est d’ailleurs inscrit sur la bâche qui recouvre le fournil. «Le patrimoine nourricier transmis par nos ancêtres est en péril, peut-on lire sur un texte qu’elles placent bien en évidence à côté de leur four. L’industrialisation agricole a considérablement réduit le choix et la rusticité des céréales: seulement 7 variétés couvraient 50% de la surface cultivée en blé tendre en France en 2002! C’est pourquoi Graines sauvages [leur association] se propose de faire vivre une multitude de blés paysans en fabriquant du pain au levain naturel et en débattant des semences paysannes.»

Melissa et Pauline proposent également de nombreux livres consacrés à la paysannerie, l’agroécologie, la permaculture, etc.

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En couple depuis quatre ans, elles vivaient et travaillaient en région parisienne, mais avaient des envies de reconversion. Pauline est titulaire d’un Master en ingénierie du développement durable. Elle travaillait dans une association qui monte des projets d’éducation. Melissa était urbaniste à Montreuil.

L’EXPÉRIENCE CANADIENNE DU WOOFING
C’est en 2013 qu’elles commencent à envisager de changer de vie. Pauline quitte son emploi, dont elle n’est plus satisfaite, et s’investit dans une association de permaculture à Montreuil . «Cette expérience m’a ouvert les yeux, raconte-t-elle aujourd’hui. Cela m’a donné envie de mettre les mains dans la terre.» Les deux jeunes femmes avaient déjà prévu de partir quelque temps au Canada. Le séjour prendra donc un tour légèrement différent de qui était prévu. Pendant un an, elles vont faire du woofing, c’est à dire se faire héberger dans des fermes bio en échange de travail manuel. Nouveau déclic, pour les deux cette fois-ci. «Melissa pensait monter un centre social en milieu rural. Nous avons été happées par le côté paysan», explique Pauline. C’est aussi à ce moment-là que cette dernière commence à faire du pain.

DU CÔTÉ DES PAYSANS FRANÇAIS
Le Canada c’est bien beau, mais comment ça se passe en France? A leur retour Pauline et Melissa décident d’enfourcher leur vélo et d’aller voir du côté des paysan.ne.s de l’hexagone. Trois domaines les intéressent particulièrement: le maraîchage, l’élevage de chèvres et la production de fromage de brebis et pour finir la boulangerie. Au terme de ce périple de plusieurs semaines, elles comprennent que le maraîchage ne sera pas pour elles, en tout cas pas à la vente. En revanche, la rencontre avec un éleveur de chèvres les a « transformées », confie Pauline. Même sentiment côté boulangerie. Pendant quinze jours, un boulanger leur a transmis son savoir faire et son amour du pain. «Melissa a découvert la sensation de pétrir la pâte, de regarder son pain lever. C’était une expérience folle.»

pauline melissa petrissent la pate

Pauline: «Melissa a découvert la sensation de pétrir la pâte, de regarder son pain lever. C’était une expérience folle.»

C’est là qu’elles vont avoir l’idée de partir sur les routes faire du pain. «Le beau-frère du boulanger avait un fournil itinérant. Nous l’avons vu lors d’un rassemblement anti « Ferme des 1000 vaches ». En une demie-heure, on a su qu’on voulait faire ça», se souvient Pauline.

Elles achètent alors un fournil itinérant, des pétrins en bois, et participent le 3 juin dernier à leur premier événement. En allant à la rencontre des gens, d’autres boulangers, et en pratiquant leur métier, les deux jeunes femmes cherchent à obtenir la légitimité qui leur permettra de s’installer le moment venu dans une ferme collective. Car c’est l’un des buts de leur voyage. L’itinérance n’est que temporaire. Pour l’instant, elles n’ont pas trouvé de lieu, mais ont identifié des territoires qui leur plairaient.

OBSTACLES
Mais ce n’est pas pour tout de suite. «Nous ne sommes pas encore prêtes», estime Pauline. A la rentrée, toutes deux vont commencer des formations agricoles pour apprendre leur métier. «Ensuite, nous envisageons d’être salariées quelque part afin d’avoir une idée d’une saison complète», précise encore la jeune femme. Le fait d’être un couple lesbien influencera-t-il leur choix dans leur recherche d’un collectif avec qui elles travailleront? Pas vraiment, répond d’abord Pauline. «Ce qui nous paraît essentiel, c’est de trouver des personnes prêtes à déconstruire les représentations liées au sexe, au genre. S’il y a un autre couple lesbien, ça sera bien mais ça sera juste un point commun parmi d’autres», indique-t-elle avant de conclure: «Nous n’avons pas un profil de paysannes. Nous avons fait des études dans un autre domaine, nous sommes des femmes, nous ne venons pas de familles paysannes et nous sommes lesbiennes. Si on y arrive – et on va y arriver, ça sera une grande fierté d’avoir surmonté tous ces obstacles. Et au passage, nous pourrions donner envie à des personnes de nous imiter». Il suffit de goûter leur pain pour voir que Melissa et Pauline sont bien parties: il est absolument délicieux.

Pour les contacter: cultivonsnosutopies@riseup.net