La date exacte de l’émeute du Compton’s Cafeteria de San Francisco n’est pas connue. Mais les historien.ne.s et militant.e.s s’accordent pour dire qu’elles ont eu lieu en août 1966, soit il y a tout juste 50 ans… et trois ans avant celles de Stonewall à New York. Mais contrairement à ces dernières – dont la mémoire sera prochainement honorée sous la forme d’un monument national – l’émeute de Compton n’ont pas marqué les esprits. En 2005, le documentaire Screaming Queens: The Riot at Compton’s Cafeteria de l’historienne Susan Stryker (dont un extrait est visible ci-dessous) a permis de sortir de l’ombre cette tranche d’histoire largement méconnue dont l’impact est pourtant réel. Yagg vous explique en quoi.

https://vimeo.com/12543155

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Screaming Queens – The Riot at Compton’s Cafeteria

En juin 2006, une plaque commémorative a été inaugurée pour rendre hommage à celles et ceux qui ont osé manifester et braver la police. Cet été, la GLBT Historical Society et le Tenderloin Museum de San Francisco se sont associés pour célébrer à travers une série d’événements le cinquantenaire du soulèvement du Compton’s Cafeteria.

COMPTON’S CAFETERIA, UN REPAIRE DE MARGINAUX
Le Compton’s Cafeteria était un établissement ouvert 24h/24 à l’angle de Turk Street et Taylor Street, dans le quartier mal famé de Tenderloin.

La clientèle d’habitué.e.s est une foule de «drag queens et de femmes trans, de délinquants gays, d’ados fugueurs», raconte l’historienne Susan Stryker. Sur le blog Women Born Transsexual de la militante Suzan Cooke, on peut lire une description de la population du Compton’s Cafeteria et du quartier de Tenderloin: «Des prolos, des bénéficiaires de l’aide sociale, des drogués, des travailleuses du sexe, sauf qu’on ne les appelait pas travailleuses du sexe, mais putes. C’était les moins que rien qui vivaient à l’époque dans une zone où l’on trouvait le pire des pires rues de San Francisco. Mais comme Stonewall, ce qui est sorti de cette émeute a été bien plus important que l’émeute elle-même.»

Une nuit d’août, la direction du restaurant appelle la police pour se plaindre du comportement de certain.e.s client.e.s. Arrivé sur les lieux, un policier s’en prend violemment à une femme trans présente, qui lui jette alors son café au visage. La situation dégénère en affrontement avec les forces de l’ordre, dans le restaurant, puis dans la rue. A cette époque, les personnes trans sont très régulièrement harcelées par la police qui profite de lois criminalisant le fait de se travestir. Le mois précédent, une manifestation organisée par de jeunes militant.e.s de l’organisation Vanguard avait déjà eu lieu devant le Compton’s Cafeteria. Mais les médias de l’époque n’ont pas relayé ce qui s’est passé à Compton’s Cafeteria.

LE POINT DE DÉPART D’ORGANISATIONS PAR ET POUR LES TRANS
Pour Susan Stryker, il s’agit bien là du «premier incident connu de résistance militante et collective queer contre le harcèlement policier dans l’histoire des Etats-Unis». Quelles ont été les conséquences directes de l’émeute de Compton? Peu de temps après, les personnes impliquées lors des manifestations ont monté Conversion, Our Goal (COG), qui devint par la suite la National Transsexual Counseling Unit (NTCU), première organisation militante créée par et pour les personnes trans (renommée plus tard Transsexual Counseling Service). «Notre objectif, qui se basait sur un programme en douze étapes, était de permettre aux personnes de sortir de la prostitution avec l’accès aux hormones et à la chirurgie, explique Suzan Cooke. On ne se considérait pas nous-mêmes comme des hors-la-loi du genre. Mais avant ça, la seule source d’emploi des drag queens était la prostitution ou le trafic de drogues, on ne pouvait même pas être coiffeuse à cause des accréditations. On était hors système, de par la loi, des criminelles.»

LES ÉMEUTES OUBLIÉES
Pourtant aujourd’hui, ce sont les émeutes de Stonewall qui sont perçues comme le point de départ du militantisme et de la quête des droits civiques de la communauté LGBT et à ce titre, qui sont célébrées chaque année de par le monde. Une idée reçue que l’historien Marc Stein aimerait bien corriger, comme il l’explique dans un entretien issu de History Happens, le bulletin de la GLBT Historical Society. Selon lui, des événements antérieurs à Stonewall méritent d’être reconnus pour ce qu’ils ont apporté à l’ensemble du mouvement: l’émeute de Compton en 1966 bien entendu, mais aussi d’autres altercations avec des policiers à Los Angeles, au Cooper’s Donuts en 1959, ou au Black Cat en 1967. «Dire que le mouvement moderne a commencé à Stonewall est une variante à peine améliorée de l’idée que le mouvement lui-même serait né là. Que signifie d’ailleurs “moderne” dans cette formulation? Si on pense internationalement, je vois l’Europe de la fin du XIXe comme une période et un moment clef. Si on reste aux Etats-Unis, il y a eu des efforts sporadiques d’organisation au début du XXe siècle, et le mouvement s’est vraiment développé dans les année 50 et 60. Dire que le mouvement moderne a commencé à Stonewall est une bonne façon pour cette génération et celles qui ont suivi de se féliciter sur les progrès accomplis, mais ce n’est pas un argument historique très convaincant.»

BESOIN DE CETTE MÊME «COLÈRE»
Aujourd’hui, l’émeute de Compton commencent à être davantage reconnues dans l’histoire de la communauté LGBT américaine: «C’est un développement très positif, estime Susan Stryker, dans un entretien extrait de History Happens. Mon inquiétude, malgré tout, c’est que cette connaissance se fonde simplement dans un récit évolutif sur comment les choses se sont améliorées pour les personnes trans, alors que la réalité, c’est que beaucoup d’entre nous luttent toujours. Discrimination à l’embauche, au logement, faible accès aux soins, fort taux de VIH, incarcération, pauvreté, personnes à la rue, rejet familial – il y a de vrais défis pour beaucoup de personnes trans. La même colère qui a mené les gens à se battre en 1966, nous en avons douloureusement besoin aujourd’hui.»

A lire l’interview de journaliste américain Doug Ireland: «Stonewall est devenu un mythe, quoiqu’un mythe utile et rassembleur»

Merci à Gerard Koskovich, membre-fondateur de la GLBT Historical Society de San Francisco.