Nous sommes le 18 mai, non loin de la place de la République. En marge d’une manifestation organisée par un syndicat de police, une voiture de policiers est attaquée, puis brûlée. Près d’une semaine plus tard, cinq personnes sont incarcérées. Parmi elles, Kara Wild une jeune Américaine, qui va subir une arrestation musclée place de la Nation. Mais Kara Wild est une femme trans et est aujourd’hui incarcérée dans une prison pour hommes, car son état civil n’est pas raccord avec son identité de genre.

Une situation qui met quotidiennement sa vie en danger. La jeune militante se retrouve exposée à des agressions transphobes par ses co-détenus ou par ses gardiens. Yagg s’est entretenue avec son avocate Me Maud Kornman et avec la militante Giovanna Rincon, présidente de l’association Acceptess-T pour comprendre les conditions de détention dramatiques des femmes trans à la prison de Fleury Mérogis.

LES TRANS, À L’ISOLEMENT!
Lors de son arrestation, Kara Wild a plusieurs fois fait part de son souhait d’être incarcérée dans une prison pour femmes. Selon l’administration pénitentiaire, en théorie, «les modifications physiques irréversibles liées au processus de réassignation sexuelle médicale vont déterminer l’affectation en quartier homme ou femme». N’ayant pas subi cette opération, Kara Wild a été emmenée dans la prison pour hommes de Fleury Mérogis le 29 mai 2016. Contactée par Yagg, son avocate, Maud Kornman, nous assure que «la question qui se pose en priorité pour l’administration pénitentiaire et la prison est d’assurer sa sécurité. Elle est donc détenue en prison pour hommes et se trouve comme en isolement».

Un traitement bien particulier est réservé aux femmes trans incarcérées à Fleury Mérogis. La présidente d’Acceptess-TGiovanna Rincon, a eu plusieurs fois l’occasion de rencontrer Kara Wild et les autres détenues trans, et nous affirme que les personnes trans sont logées dans un «quartier au régime spécifique». Elles se retrouvent dans les conditions de l’isolement, au quatrième étage du bâtiment D3, qui sonne comme «détresse» en espagnol. Giovanna Rincon nous confie que Kara Wild se dit «rassurée, et étonnée» de ces conditions. Pour son avocate, cet isolement «préserve son intégrité physique et morale d’une certaine façon». Elle insiste sur le terme «isolement», comme un regret de devoir en arriver là.

Cette procédure particulière pourrait bien mettre les femmes trans dans une situation inconfortable. En effet, c’est dans cet étage que sont également incarcérés ceux qui sont considérés comme islamistes radicaux, dont Salah Abdeslam. Le risque que les détenues trans aient à les croiser n’est pas à écarter.

Cependant, tout est mis en place pour que les autres détenus ne soient jamais en contact avec les personnes trans. Mais pour Giovanna Rincon, habituée à l’univers carcéral trans, les choses ne sont pas aussi simples. Elle pointe par exemple le problème de la descente des quatre étages pour accéder aux salles des soins. Giovanna Rincon affirme qu’à ce moment là, les personnes trans peuvent passer devant les autres détenus et il arrive parfois que «des milliers d’insultes» fusent.

LES CONDITIONS DE DÉTENTION PARTICULIÈRES DE KARA WILD
Selon Giovanna Rincon, Kara Wild se porte «plutôt bien» et «s’occupe l’esprit grâce à sa passion, le dessin et la peinture». Mais ce sont ses seules activités. Son avocate, Maud Kornman, revient avec nous sur ses passe-temps: «En tant que personne trans, elle subit un véritable isolement, explique-t-elle. Son régime de détention spécifique ne donne pas accès à l’ensemble des activités proposés: elle n’a pas accès à la salle de sport, ni à la cour de promenade, par exemple.» À l’instar des autres détenus qui peuvent profiter de la cour de Fleury Mérogis (visible sur la photo ci-dessus), les personnes trans n’ont accès qu’à une petite pièce sans toit au dernier étage de la prison, dans un état insalubre, où le sol est jonché d’excréments de pigeons. Alessandra R., une militante d’Acceptess-T qui a également été détenue dans ces conditions (Voir son témoignage sur Yagg), compare cet endroit lugubre à une cage.

Maud Kornman: «Son régime de détention spécifique ne donne pas accès à l’ensemble des activités proposés: elle n’a pas accès à la salle de sport, ni à la cour de promenade, par exemple.»

«De plus, elle n’a accès à la bibliothèque qu’une demi-journée par semaine, indique l’avocate de Kara Wild. Mises bout à bout, toutes ses activités représentent à peine une journée et demi d’occupation par semaine. Là se greffe une autre problématique: la barrière de la langue». Selon Maud Kornman, au 19 juillet, sa cliente avait déjà lu «la quasi totalité des livres qui lui étaient accessibles».

LA PROBLÉMATIQUE DES TRAITEMENTS HORMONAUX
Giovanna Rincon a remarqué une angoisse persistante chez elle les premières semaines. «Quand elle n’avait pas accès à son hormonothérapie, elle semblait perdue, c’est un sujet qui revenait quasiment constamment», note-t-elle. Depuis, Giovanna Rincon et son avocate confirment qu’elle a pu y avoir accès. Notamment grâce au soutien d’Acceptess-T et à l’action de son avocate. Mais la directrice de l’association nous confie que le délai pour obtenir la délivrance des traitements hormonaux peut être aléatoire. De par son expérience, elle confirme que cela peut aussi bien être trois mois que six mois. Interrogée sur cette question, Alessandra R., une ancienne détenue trans, suppose que cette différence est due à la maîtrise de la langue: «Tout doit passer par lettres écrites. Pour celles et ceux qui écrivent bien le français, c’est rapide, pour les autres non», se souvient-elle.

QUATRE AUTRES PERSONNES TRANS EN DÉTENTION DANS CES CONDITIONS
Incarcérée en détention provisoire, Kara Wild attend toujours une date pour son procès. Un délai qui peut être très long: au maximum deux ans. Si d’ici là son procès n’a pas eu lieu, elle pourra être libérée. Mais le risque de repasser par la case prison est omniprésent à l’extérieur. Selon Giovanna Rincon, qui dénonce un délit de faciès, «Kara incarne ce que vivent les femmes trans dans notre société. Une fois qu’elles sont au mauvais endroit au mauvais moment, elles se retrouvent dans des situations où elles sont agressées, et où elles deviendront l’agresseur».

Giovanna Rincon: «Kara incarne ce que vivent les femmes trans dans notre société.»

Outre-Atlantique, Kara Wild bénéficie d’un véritable soutien, avec le comité Free Kara Wild qui milite pour sa libération. Un appui qui lui redonne de la force nous dit Giovanna Rincon. Malheureusement, elle est bien la seule dans ce cas. Actuellement quatre personnes trans sont incarcérées avec elle, une Française, une Ivoirienne, une Équatorienne, ainsi qu’une Algérienne. En dehors du soutien des associations, elles ne bénéficient d’aucune aide extérieure. En outre, les trois dernières, issues de l’immigration, souffrent d’une double peine, celle d’être racisées et trans, victimes de racisme et de transphobie aussi bien derrière les barreaux qu’à l’extérieur de la prison.

PLUS EN SÉCURITÉ EN PRISON QU’À L’EXTÉRIEUR
Malgré ces conditions drastiques, cette privation de liberté complète et cette humiliation quasi-permanente, Giovanna Rincon pointe un cas de figure tristement représentatif de la situation des personnes trans à l’extérieur. Celles-ci peuvent se sentir plus en sécurité dans le quartier d’isolement pour personnes trans de Fleury Mérogis qu’en liberté, au contact de n’importe qui. Ainsi, certain.e.s commettent des actes répréhensibles dès leur sortie de prison, afin d’y revenir et d’y retrouver la tranquillité, en dépit de leur liberté. Pour Giovanna Rincon, «c’est un véritable syndrome d’intériorisation de la transphobie», révélateur du rejet dont sont victimes les personnes trans dans la société.

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À voir, le témoignage exclusif d’Alessandra R., une détenue trans, récemment remise en liberté.