Garbage a sorti il y a quelques semaines son sixième album studio, Strange Little Birds. Après des hits comme Stupid girl, Only happy when it rains ou I think I’m paranoid au milieu des années 90, le groupe est redevenu plus confidentiel. Ce sixième disque prouve pourtant que le groupe emmené par l’écossaise Shirley Manson n’a rien perdu de son mordant et de son sens mélodique, comme le prouvent les chansons Empty ou Black Out, qui n’auraient pas fait pâle figure sur le premier album du groupe, qui s’était écoulé à plus de quatre millions d’exemplaires dans le monde. Ce retour aux sources est d’ailleurs tout à fait assumé par le groupe.

En attendant de retrouver Garbage sur scène le 5 novembre prochain à la Salle Pleyel, à Paris, nous avons rencontré Shirley Manson. La frontwoman nous parle de l’album, de sa conception de l’industrie musicale, du fait de vieillir.

Comment décririez vous ce nouvel album? C’est un disque très humain, qui évoque les temps très sombres que nous vivons actuellement, qui parle de ce que ça signifie d’être humain et de lutter pour trouver un sens à la vie.

Les paroles sont très sombres. Ce qui a souvent été le cas. Pourquoi continuer à chanter sur ces thèmes là, sur vos insécurités, après tout ce temps? Très bonne question. Peut-être parce que je suis très immature! [rires] Maintenant, plus que jamais, je réalise qu’il est important d’être honnête. A notre époque, l’honnêteté se fait rare. Exacerbé par les réseaux sociaux, où tout le monde fait semblant, pour beaucoup, d’être quelque chose qu’il n’est pas. On dessine une vie au lieu de la vivre, on choisit quoi montrer aux autres, qui a très peu à voir avec le fait d’être un être humain. En tant que groupe, lorsque nous nous sommes lancés, nous avons fait un disque très très sombre. L’humeur était sombre, le contenu, les chansons, les paroles étaient sombres. Puis nous avons voulu explorer d’autres domaines. Être musicien.ne, c’est souvent un voyage. Dès que tu as eu tes premiers succès, tu commences à chercher l’inspiration ailleurs, et de plus en plus loin de l’endroit où tu as commencé. Et ensuite juste par défaut, vu tout ce qui s’est passé, ce qui se passe en ce moment, on arrive au point où on a commencé. Tous, dans Garbage, nous sommes assez choqué.e.s de voir où en est le monde actuellement. Cela a l’air sombre et assez effrayant, et très chaotique. C’est ce que l’album reflète. Nous voulions faire un disque authentique.

Après plus de 20 ans de carrière, votre énergie et votre colère sont-elles intactes? Je suis davantage en colère maintenant, je pense. Colère n’est sans doute pas le bon mot. Je dirais plutôt que c’est de la rage. Cela a beaucoup à voir avec ma propre mortalité. J’ai perdu ma mère, mon père prend le même chemin. Tu commences à ressentir le poids de la mort sur tes épaules, chuchotant dans ton oreille: « Le temps s’écoule, le temps s’écoule ». Cela change vos priorités, la façon dont vous vivez votre vie. J’ai pris certaines décisions sur les gens avec qui j’ai envie de passer du temps, comment je veux le passer, ce que je veux laisser derrière moi. Tu commences à penser à des choses à laquelle tu n’avais pas besoin de penser quand tu étais vraiment jeune.

C’est de ça dont parle en particulier la chanson «Teaching little fingers to play»? Absolument. Quand on perd quelqu’un qui était notre meilleur allié dans la vie, qui dans une bagarre aurait toujours été là pour vous défendre, ça change tout. Parce que soudain, vous réalisez: « Mon dieu, je suis seule désormais et je vois trouver comment me frayer un chemin dans cette jungle ». J’avais 45 ans quand j’ai perdu ma mère. J’étais assez vieille, mais j’ai réalisé que je n’étais toujours pas une adulte. C’est un sentiment puissant, le moment où tu réalises ça à propos de la vie: « Maintenant je sais ce que ça veut dire d’être un.e adulte ».

Y a-t-il des chansons que vous préférez sur cet album? Je vais avoir l’air de botter en touche, mais voici ce que je pense. La musique est de plus en plus disséquée. Les choses qui étaient censées être appréciées dans un ensemble se retrouvent découpées: « Faites moi écouter le single, faites moi écouter 1’30 minutes de cette chanson et on verra si on la passe à la radio ». Notre temps d’attention s’est considérablement réduit. La façon dont nous résumons une information en 140 caractères via Twitter. Tout est réduit. Cela rend presque impossible l’idée de pouvoir communiquer une idée importante ou complexe.

La musique, c’est se laisser emporter dans un voyage. Toute l’industrie musicale, qui au cas où on l’oublierait, a uniquement pour but de faire de l’argent, encourage les artistes à ne penser qu’en termes financiers et commerciaux. Il n’est pas surprenant que les gens se désintéressent de la musique. Parce qu’ils ne s’investissent pas. Ils l’apprécient, comme lorsqu’on va dans une boutique de gâteaux et qu’on achète un gâteau, qu’on le mange et qu’on se sent un peu malade après. Il ne s’agit pas d’un bon repas avec des amis. C’est juste un truc rapide. Ce n’est pas un hasard si les gens sont de moins en moins fidèles à un groupe ou ont de moins en moins envie de suivre une carrière. Nous avons eu le sentiment que nous ne pouvions plus jouer ce jeu là, que c’était de la folie. La musique a de la valeur pour nous, l’album a de la valeur. Nous voulons faire de l’art plutôt que du divertissement.

Garbage a connu un certain succès. Cela vous donne-t-il la possibilité de refuser de jouer ce jeu?  Il faut jouer ce jeu. Et puis tu arrives à un point ou soit tu es avec eux soit tu es contre eux. Nous avons choisi d’aller contre. Nous avons maintenant une vision très claire de la façon dont nous voulons conduire notre carrière. Et nous savons que c’est suicidaire. Nous acceptons cela. Je ne peux plus jouer le jeu commercial. Cela va à l’encontre de chaque fibre de mon corps. J’aimerais être moins difficile, mais je n’y arrive pas. Nous ne pouvons pas nous empêcher d’être ce que nous sommes. Si cela va à l’encontre du succès commercial, nous continuerons à en payer le prix. Nous n’aurons pas de hit, cela nous convient.

Vous avez eu des hits pourtant, sur vos deux premiers albums? C’est vrai. Mais nous n’avons pas eu à faire de compromis pour avoir ces hits. Les chansons qui ont le plus marchées n’étaient pas des hits évidents. Quand on est un jeune groupe, le jeu ne fonctionne pas de la même manière que pour un groupe plus vieux, qui n’excite plus grand monde.  Je me souviens sur Beautiful Garbage, notre troisième album, il y avait notre chanson la plus commerciale, Cherry Lips, un hymne pour les personnes trans, bien avant que cela soit cool d’en parler. J’ai été sciée que cela ne passe pas davantage en radio. Parce que la chanson est très catchy, le refrain est super, très pop. Cela n’a juste pas marché. Les chansons qui sont passées à la radio sont moins bien que Cherry Lips, mais nous étions nouveaux et tout le monde voulait nous connaître.

Au troisième album, on est donc déjà un vieux groupe? Complètement. On est déjà un groupe du passé. Et il y a un milliard de groupes prêts à prendre votre place. J’ai pris ça de manière très personnelle. Cela m’a vraiment blessée. Jusqu’à ce que je finisse par comprendre que ce n’était pas personnel. La culture fonctionne comme ça. Cela est arrivé à des groupes avant nous et il est arrivé la même chose aux groupes qui ont pris notre place.

Je vous ai vue en concert à Paris il y a quelques années. Vous aviez perdu votre voix. Et le concert était très touchant, parce qu’on sentait que vous vous battiez. Vous vous souvenez de ce moment?  C’était si horrible pour moi. Pour une chanteuse, perdre sa voix est ce qui peut arriver de pire. Je me suis battue contre ça oui. C’est comme ça que je suis. Je me suis toujours battue, du genre à dire: « Va te faire foutre, tu ne vas pas me dire ce que je dois faire de ma vie ». Par exemple, tous ces magazines féminins qui me conseillent de mettre du botox dans mon front parce que j’ai la cinquantaine… qu’ils aillent se faire foutre. Quand je regarde mes congénères, beaucoup ont l’air botoxées. Je pense qu’elles devront en payer le prix et qu’elles feraient mieux de s’y préparer. On ne peut pas récupérer 10 ans de vie grâce à une simple seringue. Ça ne marche pas comme ça. Au contraire, cela risque d’avoir des répercussions psychologiques. Je préfère être énervée par mes rides que d’avoir l’impression d’avoir vendu mon âme. Comme je l’ai dit pour moi l’honnêteté est importante. Je ne me vois pas prétendre devant quelqu’un que j’ai 45 ans alors que ce n’est pas le cas. Quel intérêt? Cela dit, je ne reproche à personne de le faire. Mais ce n’est pas pour moi.

Vous avez chanté avec Peaches, qui affirme que vous l’avez inspirée… Je l’adore. Elle a eu une carrière magnifique. Elle est capable de continuer jusqu’à 90 ans et même au delà, jusqu’à la mort. Parce qu’elle s’est faite sa propre place en tant qu’artiste. Elle ne surfe sur aucune mode, aucune tendance. Elle présente sa propre vision du monde.

La chanson « Queer », sur votre premier album a été immédiatement un hymne pour les gays et les lesbiennes. C’était l’intention de départ? Totalement. Nous savions que cela irait droit au cœur de la communauté gay. Ce dont nous parlions c’était d’être un outsider. C’est un peu la même chose avec le titre de notre nouvel album, Strange little birds. Cela explique que d’une certaine manière tout le monde est un peu bizarre, tout le monde est un peu spécial. Et puis nous avons toujours eu une connexion très forte avec la communauté LGBT. Je ne suis pas entièrement sûre de comprendre pourquoi. De mon côté, je sais que mes plus grands alliés se trouvent dans cette communauté, parce qu’ils comprennent exactement ce que cela signifie de souffrir de l’inégalité, du patriarcat, du fait d’être enfermé dans une case et de ne pas pouvoir en sortir. Nous aimons la culture gay. Nous aimons aussi le fait d’être considéré nous aussi comme des freaks. Et c’est très bien, je n’aurais pas envie de faire partie du mainstream. Cela m’effraie un peu. Nous avons l’impression que la communauté LGBT nous comprend à 100%.

Ci-dessous, Empty, extrait de Strange little birds: